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Le shoujo manga : une représentation du sexisme institutionnalisé au Japon

Disclaimer : Je lis des mangas depuis mes 7 ans et il m’aura fallu attendre d’avoir 18 ans pour que je réalise à quel point le sexisme y était présent. Qu’on soit bien clair, les mangas appartiennent au monde de la fiction, ce qui permet peut être certaines prises de libertés. Pourtant celles-ci reflètent souvent la culture de la société dans laquelle on vit. Ici, nous parlerons donc du sexisme au Japon.

Je ne vais pas vous parler de ce qu’on appelle le fan service, ni de l’hyper sexualisation des personnages féminins, mais de la place de la femme au sein des mangas, plus particulièrement les mangas Shoujo ( à comprendre : pour fille ), …même si j’aurais aussi pu vous parler des personnages féminins de Naruto qui finissent toutes mères au foyer.

Vous avez le cadre : des filles souriantes, innocentes, du rose… Il est temps de commencer l’article !

Le manga de romance classique

On est sur un schéma assez basique que ce soit dans Maid Sama, Prince Eleven, Tsubaki Love ou encore des mangas plus érotiques comme ceux de Shinjo Mayu : on trouvera les mêmes clichés du personnage féminin.

Aimante, soignée, belle (même si elle ne le sait pas), parfois brute mais cachant une personnalité douce, sachant cuisiner, …l’héroïne de shoujo manga représente tout ce que la femme japonaise parfaite doit être. Assez souvent représentée comme pauvre ou idiote, elle ne sera jamais égale à son amoureux, lui parfait sous tous rapports.

Le héros masculin est souvent le stéréotype du bad boy classique: grand, élancé, beau, intelligent (s’il est riche c’est encore mieux), et souvent méchant, voire agressif, avec l’héroïne pour cacher les sentiments qu’il ressent pour elle. En Bref, c’est « un rustre avec un grand coeur » ( vous connaissez le principe de la femme battue qui accepte tout de son compagnon parce qu’au fond, il lui « apporte de bonnes choses » ? ) Nul besoin de vous dire que tout cela a pour objectif de faire comprendre aux jeunes filles qu’il est plus acceptable qu’un homme soit violent avec elle que l’inverse. Car si la jeune fille peut repousser l’homme ce sera toujours avec moins de conviction, à tel point qu’on tombe parfois dans la culture du viol. C’est bien connu, « la femme ne sait jamais vraiment ce qu’elle veut », surtout dans un manga Shoujo.

Culte de la pureté, culte de la virginité

Si l’homme peut avoir eu plusieurs relations amoureuses, voire relations sexuelles, la fille doit être complètement innocente, vierge de tout péché. Sa virginité est présentée de plusieurs façon: elle ne comprend pas les blagues à caractère sexuel, elle n’a jamais eu de relation amoureuse et ne sais donc pas comment se comporter. Ainsi, elle n’a jamais eu de relation sexuelle, se préservant parfois jusqu’au mariage, ce qui ne serait pas un problème si on demandait la même chose aux personnages masculins. Un homme avec de l’expérience, c’est sexy, alors que les femmes avec de l’expérience sont souvent des mauvaises personnes, devenant des antagonistes pour nos héros.

Les Shoujos mettent en scène des personnages jeunes, ayant entre 16 et 25 ans. Ils sont donc souvent un modèle pour les jeunes japonaises, qui commencent à en lire très tôt. Ici, il n’est pas forcément question d’hypersexualisation, mais de faire comprendre au jeunes filles le comportement qu’elle doivent avoir vis-à-vis des hommes. Ainsi, le personnage féminin est là pour servir et être inférieure au personnage masculin.

Par exemple, pour ceux qui ne connaitraient pas forcément l’univers de ces mangas, on a souvent des scènes de repas où c’est la femme qui va cuisiner pour l’homme, alors que l’homme ne lui a rien demandé.

Les Conséquences ?

Tout cela évidemment, ne serait pas un si grand problème si la société japonaise ne mettait pas autant d’obstacles aux femmes souhaitant avoir à la fois une vie de couple ou famille et une carrière professionnelle.

Tout est fait, ou presque, pour que les femmes choisissent de rester mère au foyer. Le matahara (contraction de « mother » et  « harassement »), consiste à faire comprendre au femmes qu’elles sont un poids pour l’entreprise en les obligeant à faire des tâches compliquées ou en leur exprimant qu’elles sont de mauvaises mères en choisissant de travailler. Le manque de places dans les crèches et l’obligation de les réserver plusieurs années à l’avance poussent les femmes à quitter leur travail pour surveiller leurs enfants. Enfin, le regard de l’entourage, des voisins, exprime aussi souvent de la désapprobation face au couplage de la vie de famille et professionnelle. Tout cela afin de bien faire comprendre que la place de la femme reste avec ses enfants.

C’est assez ironique quand on sait que la population japonaise est en baisse drastique et ne se renouvelle plus. Notamment car les femmes veulent être plus indépendantes par le biais de leur travail. Alors que le pays s’interroge sur les solutions à apporter à ce problème, le matahara est un sujet mis en avant grâce à Sayaka Osakabe, qui en a elle-même été victime. Enceinte, cette rédactrice en chef de magazine a subi une forte pression de sa hiérarchie pour démissionner, au point de faire deux fausses couches. Cette pratique, pourtant illégale, est beaucoup présente au sein des grandes entreprises japonaises.

Si, de prime abord, les mangas peuvent sembler innocents et inoffensifs, ils représentent et inculquent tous les critères demandés à une parfaite femme au foyer japonaise. Des valeurs d’ailleurs très appréciées par les hommes japonais. Des normes qui sont institutionnalisés et intériorisés : une jeune femme japonaise sur trois souhaite devenir mère au foyer au japon (source: ministère de la santé japonais, 2013).

Esther Chagnon

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