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Leçon de peinture pour apprendre à voir : éloge du temps long à l’ère du numérique

Jean-Pierre Favre, artiste-peintre né en 1933 est à la fois fauve, impressionniste et expressionniste. Comme d’autres peintres contemporains, il a vu son travail évoluer à l’aune des écrans.

Naissent parfois des rencontres spéciales auxquelles on ne s’attend pas, encore moins en plein mois d’août, quand on travaille en tant qu’aide à domicile dans la banlieue de Nantes. Quoique.

Dans la plus grande tour HLM de l’Ouest, j’ai rencontré un vieil artiste-peintre. Né en France, il est marocain d’adoption, pays dans lequel il a passé une trentaine d’années.  Loin des impressionnistes des bords de Marne, loin de la brume parisienne, le style change et le peintre se transforme. Au retour, sa peinture est “moins floue”.

 

Jean-Pierre est bavard, ou plutôt, il a besoin de parler. Je l’écoute – partie intégrante du travail d’une aide à domicile – et surtout, j’apprends.

Il est de ces personnes qui, par le privilège de l’âge, vous lancent des vérités, fruits d’une expérience que nous n’avons pas encore.

Chez lui il expérimente des formes et des couleurs. Mais comment continuer à exercer son métier de peintre quand on est enfermé dans un appartement, sans modèle ? Comment rester visible quand on n’est pas connecté ? Jean-Pierre, comme beaucoup d’autres, est isolé et regrette de ne plus pouvoir sortir de chez lui, croiser de nouveaux visages.

L’artisan des portraits et des paysages, des rues et des étalages se retrouve dans une impasse mais, miracle ! La télé, ô combien décriée, fait entrer chez lui multitudes d’images et de visages à capter, à dessiner, inlassablement…

 

Si les jeunes délaissent la « télé » – petit écran qui trône au milieu du salon dans l’imaginaire collectif – pour internet et d’autres périphériques, le temps passé devant la télévision a augmenté pour les personnes les plus âgées, de 70 ans ou plus selon une enquête de l’INSEE parue en 2013.

Ces personnes utilisent moins internet ; 54 % ne sont jamais devant un écran d’ordinateur. Mais plus de la moitié de cette tranche d’âge passe au moins 15 heures par semaine devant son poste.

Celle qu’on définit souvent comme la « fenêtre ouverte sur le monde » est plus précisément pour lui un humble « trou de serrure » grâce auquel il entrevoit des formes. La télé en tant que média d’information ne l’intéresse pas, d’ailleurs, il ne la questionne pas. Il ne nous propose pas une étude, et contrairement à vous et moi en cet instant précis, il ne pense pas avec les mots…

«Les mots vous dévorent»

Pour Jean-Pierre, il s’agit avant tout d’une manière de voir, une physiologique ; autrement dit  l’expérience ou l’observation non pas intérieure, mais extérieure. L’enjeu est d’apprendre à voir sans intention, sans réflexion. « Il n’y a aucune réflexion, j’invente ». Il n’a pas de message à transmettre, si un message apparaît, c’est plus tard : advient  alors sur la toile quelque chose de plus profond. L’image révèle. “La vérité est dans la forme pour moi” me répète-t-il, puis de préciser “En art, la forme compte plus que le fond”.

«C’est l’émotion qui doit être forte, les mots viendront après»

Peut-on alors être étudiant et artiste à la fois? Vouloir dire quelque chose empêche de la suggérer. “Je suis contre la fabrication, il faut un sentiment (…) c’est comme les acteurs, il y a celui qui joue, et celui qui incarne”. Un bon artiste est donc rare. Son défi ? rester libre tout en construisant en secret. Un regard, une émotion… mais qu’en est-il de la technique, le dessin? N’est-ce pas un talent particulier ? Réponse :  « Ce n’est pas la main qui dessine! ça oblige à regarder »

La peinture de Renoir a résisté à ses rhumatismes, ses mains déformées ne l’empêchaient pas de voir : la main suit le regard.  Et ce ne sont pas non plus les symptômes parkinsoniens qui freinent Jean-Pierre.

 

Son ambition n’est pas de peindre un paysage reconnu beau, mais de peindre bellement quelquechose auquel on ne fait pas attention.

La peinture possède une pensée propre, elle pense d’elle même et dévoile. Le média toile est associé à la “technè” (en grec : l’art, l’artisanat) qui désigne davantage un mode de savoir que de fabrication.. C’est “le fait d’appréhender, d’éprouver la présence du présent en tant que tel.” Le support n’est donc pas suffisant pour voir.

Nous avons peut-être besoin de l’artiste pour nous dévoiler ce que nous ne voyons pas, ce que nous ne voyons plus, ou pas assez. Baudelaire unifie et relie ses sens à la nature, il déchiffre le réel. Mais nous, sommes-nous en capacité de voir ? Nous, qui pourtant marchons chaque jour, traversons des espaces publics, des « espaces verts » ne pouvons-nous pas aussi faire partie intégrante de ces espaces pour mieux les appréhender ?

Nous avons extériorisé la nature, la réifiant, en en faisant un objet d’étude, nous croyons parfois la posséder mais elle nous échappe. Si les sciences ne suffisent plus, l’art est infatigable, inarrêtable, renouvelable à l’infini. Donne-t-il des solutions concrètes ? En tous cas, il pose notre regard ailleurs, là où on ne regarde pas forcément, et nous force à donner de l’intérêt à 3 pommes et un vase de fleurs – “Still life”. Et c’est là toute sa puissance.

Penser comme le peintre, penser par le peintre, c’est regarder les taches, les petits coups de pinceaux dans notre paysage quotidien, aussi prosaïque soit-il, comme le long des rayons ordonnés d’un magasin de grande distribution… “Ce ne sont pas les objets qui nous intéressent”. Le peintre nous invite à quitter notre vision utilitariste des choses. Jean-Pierre peine à s’orienter dans les immenses allées d’Auchan car il ne voit que des couleurs et des formes – déformation professionnelle oblige. Il compare cet agencement parfait des biens de consommation désincarnés au souk vivant, organique, où les objets sont dans les mains du marchand.

La télévision et la peinture ont au moins une chose en commun : un certain anachronisme peut-être ? Mais la télé se transforme davantage qu’elle se démode et la peinture est moins dépassée que d’un passé, qui se réactualise à son contact, ou d’un présent qui se vit un pinceau à la main. Les peintres contemporains continuent à raconter des histoires, écoutons-les, avec les yeux. (Beaux-Arts magazine n°416, février 2019)

Renouer avec la peinture, c’est renouer avec une forme de vie, c’est réajuster son regard.

Jean-Pierre ne se sent pas « victime » de la télévision, il ne reçoit pas les images passivement, il estime qu’il a la possibilité de choisir. « Dans un 100e de seconde, je vois une image complexe ».

« Je suis de l’autre côté de la caméra, je ne suis pas dans le public. Je copie ce qu’ils voient » : car derrière les images de Tour de France, il y a des cameramen de talent qu’on ne voit pas toujours, mais qui permettent de voir ce qu’on ne voit pas « en vrai ».  Et qu’on ne s’y trompe pas, combien de téléspectateurs regardent le tour de France « pour les paysages » ?

 

Jean-Pierre opère en choisissant. Il sélectionne une image. Du “vite vu”, il passe au “longuement vu” et la rapidité foudroyante de l’image s’étire dans le temps. Cette « vision longue, pensée, élaborée, choisie » laisse la place à l’interprétation. “L’image, je la recompose, j’essaie de la rendre solide.”

C’est peut-être une solution face au déferlement d’images missiles que nous recevons en permanence sans réagir, c’est ce que nous enseigne l’artisan des formes et des couleurs devant sa télévision, à appliquer devant n’importe quel écran : poser son regard, trier, choisir et faire le pari du temps long à l’ère du numérique. Laisser les images venir à nous et venir à elles.

Si Jean-Pierre peut continuer à peindre grâce à sa télévision ou aux personnes qui passent parfois chez lui, il n’est pas connecté pour autant. Coupé des médias sociaux, il ne voit pas ce qui se passe dans le milieu de l’art, et surtout il n’est pas visible… Second grand drame de l’artiste. Mais heureusement, l’association de médiation culturelle du CELSA “Hors les murs” exposera sa série “Vu à la télé” en septembre prochain. Vous aurez ainsi peut-être la chance, vous aussi, de rencontrer Jean-Pierre et d’écouter ses précieux conseils. Un dernier pour la route ?

« perdez-vous dans le réel »

SOURCES

Crédoc –Baromètre du numérique 2016

Enquête INSEE  « Plus souvent seul devant son écran »

https://www.idixa.net/Pixa/pagixa-0601171421.html

https://www.cairn.info/revue-nouvelle-revue-d-esthetique-2010-1-page-141.html

 

Alice Mériaux

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