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L’élégance du hérisson… et l’élégance de la modestie ?

L’élégance du hérisson de Muriel Barbery est un livre qui a remarquablement divisé la critique. Difficile de le rejeter totalement et en même temps presque impossible de ne pas le critiquer. Mais c’est bien normal, puisque qu’il confronte et « hyperbolise » deux réalités sociales…

 Image du film adapté du roman-  ©The Festival Agency – 2015

L’immeuble où se déroule l’action, rue de Grenelle à Paris, semble bien ordinaire : une vie d’immeuble tranquille, animée par de petits différends de copropriété ou de voisinage. Les occupants offrent une palette humaine représentative de l’espèce dans le moins bon comme dans le pire. Deux d’entre eux, pourtant, n’ont rien de banal. Ce sont les deux narratrices, qui prennent alternativement la parole pour donner de l’immeuble − et du vaste monde qui l’entoure − une vision inattendue. La première est la concierge, Renée, douée d’une intelligence et d’une érudition encyclopédique (qu’elle s’efforce de dissimuler afin de ne pas froisser ses richissimes voisins, persuadés qu’en ce monde chacun doit se tenir à sa place). L’autre narratrice, Paloma, douze ans, est une gamine surdouée affligée d’une famille bien rangée qui ne la mérite pas, pense-t-elle. D’une maturité effrayante, Paloma nous livre ses pensées les plus intimes sur ce monde qu’elle ne comprend pas. Elle se donne encore quelques mois pour faire le tour de la question existentielle, après quoi elle envisage de mettre fin à sa vie. Mais l’arrivée dans l’immeuble d’un nouveau copropriétaire, un riche Japonais d’un certain âge, Monsieur Ozu, qui porte sur tout et sur tout le monde un regard d’une intelligence aiguë, va bouleverser la donne.

Ce livre m’a plu parce qu’il m’a fait réfléchir sur les relations que j’ai avec les gens, proches ou non, sur les préjugés, sur la culture et même sur la vie et la mort. J’ai été touchée par l’histoire de cette femme, transparente par sa condition, et qui par instinct de survie, a compris que dans notre société, les castes sont rarement franchissables même si elles ne sont pas avouées. On sourit au pathétique de ces élites coincées du 7 rue de Grenelle. On se souvient avoir été ado et d’avoir compris un jour la vacuité et l’ineptie de l’existence adulte.

L’élégance du hérisson est le livre d’une personne brillante. Muriel Barbery est normalienne, cela se sent au travers de ces analyses de Marx, de la phénoménologie ou en encore de Guillaume d’Ockham dont sont ponctués son livre. Celui-ci s’inscrit bien dans son époque où l’on se juge essentiellement dans notre rapport à la culture ; bien que cette approche ne se trouve être souvent, finalement, qu’une convergence d’opinion ou pire le fruit d’un besoin d’appartenance plutôt qu’un véritable dialogue.

Couverture du livre © Amazon

Oui mais voilà, cela ne suffit pas à masquer la vacuité du reste. Ce qui me dérange le plus dans ce livre, c’est le manque d’aspérité dans l’idéal des personnages, qui sont d’un kitsch consommé. Muriel Barbery confine les personnages dans un idéal de confort bourgeois où les macarons Ladurée sont dégustés avec un joli petit fond de Saint-Saëns ou devant un film d’Ozu. Elle donne une vision angélique du Japon alors qu’il demeure le berceau d’une grande violence sociale. Les personnages sont trop caricaturaux pour être crédibles et susciter l’émotion. Et le renoncement de la concierge cultivée qui passe son temps à critiquer les habitants de son immeuble et qui n’a pas d’autre ambition que de lire et de relire Tolstoï en cachette dans son coin avec son chat pour seule compagnie, est agaçant. Comme si la culture se suffisait à elle-même ou pire qu’elle ne servait qu’à passer le temps. Belle vision clivante et totalement stérile de la culture. Tout en prétendant dénoncer des clichés ce livre s’enlise sous un magma de clichés (les riches sont tous des salauds incultes et bruyants, sauf s’ils sont Japonais ou impubères). L’adresse de l’immeuble où s’étale cette vie modèle, est le 7 rue de Grenelle. C’est un territoire  et un symbole  romanesque : à cet endroit, il n’y a pas d’habitants, mais une boutique Prada. Tout est dit.

Ce qui dérange aussi dans ce livre c’est le style grammaticalement lourd avec des tournures datés et un lyrisme excessif. Les nombreux passages savants et philosophiques donnent un côté bien-pensant, conformiste et presque paternaliste au roman. Que l’on y adhère ou pas, l’auteure se dévoile clairement comme une candidate de la gauche bien-pensante.

Floriane de Toffoli

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