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Les Aventures du brave soldat Švejk de Jaroslav Hasek

Quand on parle de littérature pragoise on pense généralement à Franz Kafka ou à Milan Kundera mais c’est ici d’un troisième grand auteur tchèque qu’il s’agit. Né la même année que le premier, son œuvre est considérée comme « peut-être le dernier grand roman populaire » par le second. Jaroslav Hasek est un auteur pragois du début du XXème siècle qui publie en 1921 le premier volume de ses Aventures du Brave Soldat Švejk sous la forme de fascicules. C’est à ce premier volume qu’on s’intéresse ici. Né depuis 1911 dans différents journaux où publie J. Hasek, le personnage de Švejk – qui se prononce Chvéïk – est qualifié « d’idiot congénital ». Dès le début de l’œuvre, il est en décalage avec le monde qui l’entoure, ce qui lui vaut ses différentes péripéties. Cependant, à partir de ce rapport de contradiction avec la société, il souligne l’absurdité de son environnement alors que l’action se situe au début de la première guerre mondiale. L’œuvre, qui offre une vision de ce qui se passe à l’arrière au début de la Grande Guerre, se sert de l’idiotie de son personnage pour souligner l’absurdité de l’administration militaire au moment de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand.  Dans sa postface, l’auteur souligne sa déception de voir son personnage définit comme un idiot par le lectorat.  On peut alors dire que c’est le personnage lui-même qui représente cette absurdité.

En effet, ce personnage est étrange en tant qu’il ne répond pas de manière intuitive pour le lecteur. Alors qu’il est accusé de haute trahison par la police pragoise au début de l’œuvre, c’est lui-même qui propose de signer les chefs d’accusation. Il avoue tout alors qu’il est innocent et ce avec le sourire. Cela tend vers l’ironie mais c’est ici celle de l’auteur qui est mise en avant pour tourner le système policier en ridicule plutôt que celle de Švejk qui semble être sincère.

Le roman se construit sur le contexte des origines de la Première Guerre mondiale à partir de l’assassinat de l’archiduc. Cela permet de mettre en place des discussions sur le sujet de la gestion politique de la région et de la guerre. Pour cela, le récit se déroule dans des lieux de sociabilité comme le bar, la prison, l’Église. C’est le dialogue entre les personnages qui fait avancer l’intrigue. Il y a alors une dimension théâtrale de l’œuvre avec un narrateur qui intervient peu et des chapitres qui se présentent comme des actes, souvent correspondant à un décor propre à tel ou tel chapitre. Au sein de cet environnement, l’auteur met en évidence l’absurdité de la société et de son pouvoir. Dès le premier chapitre, le tenancier du bar est emmené au commissariat pour avoir enlevé un tableau de l’Empereur qui aurait été salis par les mouches. Le comique est accentué par le fait que ce barman reçoit une peine très lourde alors que Švejk, accusé de crimes importants, est finalement acquitté. L’Empereur est lui aussi remis en cause. Si le personnage principal répète à plusieurs reprises « vive l’Empereur François-Joseph », cette expression est perçue par ses interlocuteurs comme un signe d’idiotie. Cela sous-entend alors l’opposition sociétale à l’Empereur voire à l’Empire Austro-Hongrois en Bohème qui accepte cependant la domination.

En revanche, ce n’est pas que le pouvoir politique qui est mis en cause mais les différents pouvoirs observables en temps de guerre. On retrouve alors des chapitres de satire du pouvoir militaire avec des personnages lunatiques ou des camps de soin des personnes qui ne seraient pas aptes à partir en guerre. Ces dernières sont définies comme des « simulateurs » et subissent des cures très difficiles – et qui n’ont rien à voir avec la maladie développée – jusqu’à ce qu’ils craquent et acceptent de partir en guerre. Il est alors difficile de faire la différence entre ceux qui sont réellement malades et les « simulateurs ». D’ailleurs, un certains des patients affirment avoir payé pour qu’on leur inculque la maladie. La satire touche alors à la fois le système militaire qui ne prend pas en compte ses soldat et les « malades » eux-mêmes qui tentent de trouver des solutions pour ne pas partir en guerre. Le pouvoir religieux est lui aussi critiqué en particulier avec un aumônier militaire trop porté sur la boisson et qui ne répond donc pas à la droiture religieuse. C’est d’ailleurs Švejk qui doit s’occuper de lui chaque soir et doit parfois lui prêter de l’argent pour jouer.  On observe alors à travers le parcours de Švejk, les maux de la société pragoise au début de la Première Guerre mondiale.

Pour autant, Hasek tente aussi de traduire le mode de vie des habitants sur un ton moins comique. Cela passe par exemple par la mise en évidence des différentes catégories d’une société encore marquée par la place de l’aristocratie représentée par une duchesse très respectée qui rend visite à Švejk à l’hôpital. Cela se traduit par un langage plus ou moins soutenu en fonction des personnages. On trouve ainsi dans l’œuvre des passages dans un registre familier qui tentent de reproduire le discours oral. D’ailleurs, dans sa postface, l’auteur souligne avoir voulu rendre la façon de parler de son époque à Prague. C’est enfin cette ville qui est mise en évidence dans ce roman à travers la mise en exergue de ses rues, de ses places qui sont citées et même de ses habitants qui selon l’auteur renvoient à des personnages existant dans la réalité.

C’est alors un tableau de la société pragoise qui est peint par Hasek. Tableau vivant autour de Švejk qui souligne l’absurdité de sa vie et de cette société au début de la guerre. Hasek propose ici une satire intelligente et divertissante autour d’un personnage attachant à lire de toute urgence.

Dorian PRAT

Hašek Jaroslav, Les Aventures du brave soldat Švejk pendant la Grande Guerre Trad. du tchèque par Benoit Meunier. Édition de Jean Boutan. Illustrations de Josef Lada, Collection Folio classique n°6472, Gallimard, 2018

Dorian Prat

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