Spektateur

Les Bonnes ou plutôt… Οι Δούλες

Un article Spektateur à écrire et pas une pièce en français qui traîne dans les parages… Enfin, il y a bien Les Bonnes de Jean Genet, qui passe dans un petit théâtre athénien joué par le Theatro Technis Karolos Koun, traduite et mise en scène par Marianna Calbari. Sauf que deux mois passés en Grèce n’ont pas suffi pas à engendrer des progrès linguistiques fulgurants, pourtant nécessaires pour surmonter le problème de la langue.

Et après ? Je connais cette pièce, pour l’avoir étudiée, lue, relue, en avoir discuté… Je voyage, donc la part d’inaccessible, d’incompréhensible est une donnée inhérente à ce type d’entreprise, que ce soit face à une vieille dame à laquelle je ne peux que répondre « den xero » – je ne sais pas – ou balbutier quelques phrases maladroites à grand renfort de gesticulations et de mots pas follement utiles appris par hasard…

Bref, essayer, me risquer à aller voir cette pièce, transfigurée, littéralement, par le détour de la langue. Se détacher du texte, de la trame connue d’un vague souvenir pour aller ailleurs, et pouvoir ne plus me concentrer que sur la lumière, les déplacements, les sons… Parce que pour être allée voir la pièce au pied levé sans avoir eu le temps de la relire, mes souvenirs se sont en effet avérés bien ténus…

        Pourtant tout s’annonçait sous de bons augures, la pièce s’ouvre sur la voix de Cocteau. Mais le répit n’est que de courte durée. Je me trouve propulsée au milieu de ce qui reste encore pour moi un fouillis de sons, à la tonalité douce et chaleureuse, mais qui passé quarante-cinq minutes se révèle des plus frustrants. Seule l’intonation de ces deux femmes pour me conduire, et par ce seul biais repenser la pièce. La distribution m’a surprise, Claire blonde et frêle devant une Solange brune et massive. Pourtant, à mon souvenir, Claire menait la danse, elle était le moteur de la folie face à une Solange bien passive… Cependant, ce que pointe cette distribution m’amène à inverser la tendance, puisque – attention SPOIL – c’est bien Solange qui se perd, qui tente d’étrangler Claire quand cette dernière finit par se suicider, forme d’abdication à sa folie mais aussi peut être d’aveu de faiblesse, de fragilité. Fragilité ou force de mener le jeu jusqu’à son terme. La pièce est toute entière tissée de ces ambivalences : amour ou haine pour Madame, jalousie ou inceste, bonnes ou maîtresses ? Nous oscillons entre les souvenirs de déguisements, le faire semblant enfantin, et la cérémonialité dont se parent les cultes et qui n’en finit plus de se ressasser inlassablement.

 

Incertitude aussi quant au statut de la pièce : mise en scène de conflits sociaux dont l’auteur se ferait le héraut ou au contraire, comme certains critiques ont pu l’avancer, l’ensemble est avant tout esthétique, dicté par l’exigence de l’écriture. La question reste ouverte et ressort certainement toujours aussi vive de ces deux approches.

Pour avoir été en partie coupée du sens, j’ai pu me montrer davantage à l’écoute du ressenti et comprendre plus vivement les théories sur le « drame-de-la-vie » de Jean-Pierre Sarrazac, homme de théâtre et universitaire,  qui « invite le lecteur à considérer le drame du seul point de vue de la scène et non plus du point de vue du texte, insistant sur l’importance de prendre en considération, dans l’analyse, l’avènement de la mise en scène. »

Cette mise en scène, qui par son expressivité, excède les mots. Cette table en acier chromé, montée sur roulette, qui trône au milieu de la scène, voltige, devient tour à tour piédestal, table de salle à manger, coiffeuse, lit, pour enfin se convertir en tombeau, plus proche de ces tables d’autopsie sur laquelle repose Claire…

Le sol, sorte d’immense miroir sur lequel la lumière se reflète pour iriser le plafond, donnant l’impression que la pièce entière se déroule sous l’eau. Lointaine résurgence du Styx, fleuve des enfers peuplé d’âmes vagabondes, annonce de la fin tragique ou reflet de ce climat pesant où tout s’asphyxie ; ou encore image de l’esprit sombrant dans la folie. Images peut être extrapolées, surinterprétées, qui détonnent dans une atmosphère empreinte d’une forme de vulgarité. Une vulgarité par exemple suscitée lorsque Claire plonge des fleurs artificielles sous ses jupes, sous des flots de minauderies – tout du moins ce qui semble en être… Peut-être est-ce là la manière dont la mise en scène s’empare de l’indécision que porte le texte, poussée tant vers la vulgarité des univers bourgeois à la Flaubert que vers l’amour désenchanté des poètes maudits.

Solène Galliez

Source :

http://www.fabula.org/acta/document7404.php

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