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Les Nuits Parisiennes à l’Hôtel de Ville

L’Hôtel de Ville de Paris nous offre du 25 novembre 2017 au 27 janvier 2018 une exposition sur les nuits parisiennes. Quoi de plus naturel pour une ville surnommée “La Ville Lumière” que de rappeler son apanage de la vie nocturne ?

La matérialité de la nuit

 

A priori, j’imaginais une exposition sur le thème de la fête exclusivement, ce qui, pour tout dire, m’enchantait. La première salle me confortait dans cette idée : on y trouve une grande carte interactive de Paris qui présente, époque par époque, les différents spots de vie nocturne de la capitale, représentés par des points lumineux. Sûre de moi, je rentre dans la deuxième salle et à ma grande surprise je découvre que le thème est en réalité l’éclairage des rues de Paris – qui apparaît au XIXème siècle – et les feux d’artifices du XVIIIème. Très vite, on comprend l’exposition comme une sorte d’historique des thèmes associés à la nuit parisienne. D’abord désarçonnée, j’ai finalement trouvé l’approche thématique de la nuit au sens propre, et pas seulement comme associée à la fête, originale et pertinente. Le fait de mettre en avant la matérialité de la nuit était étonnant mais intéressant : après les feux d’artifices et les lampadaires, une salle est dédiée aux transports et aux travailleurs de nuit. C’est là l’occasion, par exemple, de parler de l’ouverture des restaurants à partir de 1780 sur les boulevards, à Montparnasse, Montmartre et Saint-Germain. J’ai trouvé le lien avec la nuit plutôt ténu étant donné que le restaurant fait partie de la vie diurne, mais les panneaux nous expliquent qu’à l’inverse de ce à quoi nous sommes habitués de nos jours, le restaurant était un lieu de fête nocturne privilégié.

Insécurité nocturne

On apprend aussi beaucoup de choses sur la réglementation de la nuit, ce qui nous rappelle vite que l’exposition est offerte par la mairie de Paris, celle-ci, d’ailleurs, joue avec le feu en affichant des phrases comme : “l’on s’amuse mieux et encore plus lorsqu’on le fait dans l’adversité : en s’affranchissant précisément des obligations. La nuit, en définitive, demeure ce moment idéal où les règles peuvent cesser leur emprise”. J’ai découvert l’existence des “Apaches”, des jeunes de Belleville qui traînaient en bande et terrorisaient les bourgeois dans les rues des années 1900. Ce genre de loubards attirait manifestement un tourisme des bas-fonds parisiens, appelé “la tournée des grands ducs”, lors de laquelle des personnes convenables fréquentaient les quartiers peu recommandables, pour se faire peur.

 Fille et mauvais garçon – Boris Lipnitzki (tirage postérieur 1925)

La frivolité : cabarets et prostitution

 

Puis, en toute logique, on retrouve au coeur de l’expo la frivolité caractéristique de la nuit parisienne : les spectacles nocturnes, cabarets, music halls et maisons closes sont à l’honneur.

Paris est bien connue pour la place centrale qu’elle accorde au sexe, qu’on retrouve toujours aujourd’hui dans le quartier de Pigalle et ses nombreux sex shops (comme on peut le voir dans l’article de Sami sur le dernier cinéma porno de Paris). La fermeture des maisons closes, une des facettes les plus emblématiques de l’identité de la ville, est présentée, d’ailleurs, “comme l’une des grandes mutations de l’histoire des nuits parisiennes”. La non-censure des moeurs légères de la capitale est, je trouve, courageuse là où on pourrait craindre une idéalisation de la ville par sa mairie. Une grande partie de l’expo est donc consacrée à la prostitution, avec de très belles photographies de femmes nues. On tombe aussi sur des publicités pour des maisons closes et des invitations à leurs soirées dans un langage châtié qui rend la chose assez cocasse.

 Chez Suzy (femme au ruban de face) – Halasz Gyula dit Brassaï (vers 1932)

Le dandy : emblème de l’excentricité parisienne

Le dandysme est ensuite désigné comme figure de proue de l’excentricité propre à la nuit parisienne. L’exposition met en scène des personnalités emblématiques du dandysme : Baudelaire cité en premier lieu (“le dandysme est le dernier éclat d’héroïsme dans les décadences”) puis Proust, Alfred d’Orsay et Henri de Noraille. Dans cette ribambelle de dandys, un d’entre eux se détache : Frédéric Beigbeder et son Caca’s Club. Même s’il correspond parfaitement au thème du dandy de la nuit, il arrivait là comme un anachronisme sur la soupe. Personnellement, ma compréhension de l’exposition s’en est vue perturbée car jusqu’ici l’ordre était chronologique. Une sorte de contradiction entre le déroulement thématique et le déroulement historique est perceptible ici, ce qui perd un peu le visiteur.

 Carte de membre du Caca’s Club

La danse et les bals

Vient après le dandysme une partie extrêmement précise sur la danse, illustrée de beaucoup de photos et vidéos qui rendent l’exposition très vivante. On y parle de gavotte, de valse, de polka, de quadrille, cancan, step-dance, fox-trot, tango, java, charleston, rock, mambo, twist et de chachacha, de façon précise et détaillée. Dans la foulée, sont décrits les bals qui ont longtemps rythmé la vie nocturne à partir du XIXème siècle, comme le bal Mabille, le bal Tabarin ou la salle Wagram.

 La valse à Mabille – August Barry

De nombreux extraits de films donnent à voir la nuit parisienne mondaine du début du XXeme siècle. On retrouve, par exemple, un extrait de L’Opinion Publique (A Woman of Paris) de Charles Chaplin, qui montre un bal fréquenté par la haute société de l’époque.

Le palais royal et son foisonnement

Parmi les lieux emblématiques de la nuit on compte le Palais Royal, organisé autour d’un édifice en bois : “le cirque” et ses galeries. On a du mal à imaginer l’agitation passée faite de spectacles, de boutiques, de bordels et de restaurants en tous genres. Ce passage de l’exposition est l’occasion pour moi de rappeler les descriptions plaisantes et extrêmement précises que Balzac fait du Palais Royal, bien plus efficaces que n’importe quelles autres :

“Le Paris des banquiers et des commerçants encombrait souvent la cour du Palais-Royal […] Les éclats de rire y foisonnaient. Il n’arrivait pas une querelle à un bout qu’on ne sût à l’autre de quoi il s’agissait. Il n’y avait là que des libraires, de la poésie, de la politique et de la prose, des marchandes de modes, enfin des filles de joie qui venaient seulement le soir.” (Balzac – Illusions Perdues)

Les boîtes de nuit

Le visiteur est, après cela, invité à monter à l’étage, et par la même occasion à changer d’univers. Le temps est venu de parler des caves de Saint-Germain-des-prés et de leurs soirées jazzy qui font fureur à la Libération, portées par des personnalités comme l’illustre Boris Vian.

 Boris Vian dans la cave du club de jazz Le Tabou – Serge de Sazo (1945-46)

Enfin, place à la discothèque moderne, qui arrive comme le clou du spectacle. On nous explique que l’idée de passer des disques au lieu de faire jouer des musiciens live vient des difficultés que rencontrent les gérants de petits établissements à les payer, dues à un alourdissement des charges sociales. Etant donné la postérité florissante que le DJing a connu depuis, on peut, pour une fois, se réjouir d’une augmentation des taxes. La mode du DJ et de ses vinyles, initiée en 1946 par le label Columbia et son invention du microsillon, explose véritablement dans les années 60.

Le tournant du Palace

La discothèque comme on la connaît aujourd’hui ne semble voir le jour qu’avec l’ouverture en 1978 du Palace. Les lumières de couleur vive, les stroboscopes, les lasers, les déguisements  en tous genres et les looks à la Grace Jones sont autant de symboles de la fête disco qui rythme la nuit dans cette boîte emblématique de la folie des années 80.

 Palace, Pacadis and Co – Michel Saloff

La fête nocturne de nos jours

Le meilleur pour la fin: la fête nocturne des années 90 est à l’honneur dans la dernière salle. Là encore, l’influence de la Mairie de Paris se fait ressentir : elle promeut sa Nuit Blanche, sa Nuit des débats et la rue comme “nouvel espace public festif” en citant les rives du canal Saint-Martin, par exemple. On perçoit une volonté de faire passer un message quant au constat que la nuit parisienne est de plus en plus bridée (les interventions fréquentes de la police dans les boîtes de nuit et les bars pour tapage nocturne sont une réalité) en lisant cette phrase : “l’espace public est investi par la fête […] et régulièrement institué par les pouvoirs publics qui lui donnent sens, ce qui permet aux nuits parisiennes de résister à l’effritement […] et à ce que certains ont nommé “l’endormissement” de Paris. Bien au contraire…”

A mon grand regret, l’exposition ne cite que succinctement les boîtes de nuit chères à notre génération, la dernière salle est anecdotique, évoquant Concrete, le Wanderlust et le Petit Bain, mais en oubliant bien d’autres et pas des moindres. Cela dit, cette lacune se comble par le retour à la première salle et sa carte interactive qui, elle, détaille scrupuleusement les boîtes majeures qui agitent la jeunesse parisienne. Par ce retour à la salle initiale : la boucle est bouclée et le visiteur peut retrouver tous les établissements phares cités au long de l’exposition.

Infos pratiques :

Dates : du 25/11/2017 au 27/01/2018

Horaires : De 10h00 à 18h30

Lieu : Hôtel de Ville

Tarif : Gratuit

Louise Germain

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