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Les sites de rencontres : mentez comme vous êtes!

« L’herbe est toujours plus verte dans le pré d’à côté » affirme l’adage populaire. Fantasmer sur une situation idéale est toujours mieux que de la vivre en  réalité, suggère la doxa. Si l’on en croit ces assertions stéréotypées, il semblerait que le virtuel soit préférable au quotidien. C’est sur ce triste constat que se sont développés les sites de rencontre tels que Meetic, AdopteUnMec.com ou encore Tinder. Selon une étude menée par  Catherine Lejealle, sociologue du digital, 10% des femmes et 13% des hommes y ont eu ou ont encore un compte. Comment donc interpréter ce pullulement de nouvelles plateformes amoureuses où tant de personnes, venant de tous horizons confondus, se rencontrent ?

Alors qu’avec le roman d’amour, on s’identifiait à des héros vivant une grande histoire sentimentale, aujourd’hui Internet semble pouvoir concrétiser notre imagination dans une réalité virtuelle. Oxymore ou évolution des relations ? Dérive de notre société de consommation ou bien simple extension des potentialités d’Internet ?

Si ce genre de plateformes rencontre un tel engouement, ce n’est certainement pas parce que la population est de plus en plus désespérée de trouver l’amour, bien au contraire. Ce n’est plus l’amour dans son unicité qui est recherché à travers ces sites mais bien la multiplication des possibilités de rencontre. Internet permet à ce titre un nombre quasiment inépuisable d’interactions. L’internaute est fasciné par tant de projections de son « moi », qui lui offrent une infinité de potentialités pour son futur. Cependant il ne s’agit pas là simplement de se projeter malhonnêtement mais encore de réaliser son fantasme par un dialogue virtuel. A la différence du lecteur qui semble davantage subir son imagination divagante sur les pages déjà noircies par l’écrivain, le visiteur de ces sites est rendu actif dès la création de son profil, et encore plus par la prise en main de la relation dialoguée qui suivra le « match ».

Actif mais pas forcément sincère, l’utilisateur se créé un profil qui le représente non pas dans sa réalité mais dans sa volonté de paraître. C’est ce que Catherine Lejealle appelle la « construction de son identité numérique ». Une identité dans laquelle règne non pas le mensonge mais la mauvaise foi. En effet l’utilisateur n’a pas intérêt à mentir, c’est-à-dire à faire varier de façon aléatoire le réel, mais à enjoliver sa réalité propre. L’information donnée sur ce profil est tout aussi instructive que celle qui est tue, et c’est bien par cet énoncé à trous que la relation va pouvoir s’établir entre deux internautes à travers un jeu de questions/réponses. Les blancs biographiques laissés par l’utilisateur invitent à une démarche active de la part de l’intéressé en face et représentent la condition même de réussite de ces plateformes.

Ceci établi, il s’agit maintenant de savoir si cette médiation amoureuse se situe en tant que complémentarité ou substitution à la rencontre réelle. Il faut ici distinguer deux types d’adeptes des sites de rencontre comme le fait Catherine Lejealle. D’un côté elle propose un modèle du type « consommation » : ce qui est consommé est détruit et le couple ne perdure pas. Ici la rencontre virtuelle se substitue clairement à la rencontre réelle qui n’a pour vocation que la réalisation du désir personnel. Il n’y a pas de construction en commun mais une simple destruction réciproque. Si l’opinion commune critique et considère très largement ce mode de relation comme l’unique possible sur les sites de rencontre, il est important de noter un autre type de visiteurs, ceux que Jean-Claude Kaufmann, sociologue au CNRS, qualifie du type de la princesse et du prince charmant. Cette catégorie se caractérise non plus par la volonté d’assouvir des fantasmes personnels mais par la peur de souffrir d’une relation amoureuse. La médiation de l’écran permet de ne pas trop s’impliquer dans la relation et ainsi de se préserver mentalement et physiquement d’un potentiel échec. Il est intéressant de constater que le moment de la rencontre est longtemps laissé de côté comme un sujet tabou, et s’effectue finalement par la médiation d’un autre réseau social qui inspire davantage confiance (tel que le portable ou Facebook). Cette catégorie d’internautes représente à elle seule tout le paradoxe de ces plateformes amoureuses à travers la dialectique du caché et du montré. S’ils ont la volonté de plaire par un certain exhibitionnisme, ils ont également peur des dangers induits par ces plateformes, le harcèlement ou le traquenard qu’ils risquent en donnant des informations personnelles comme leur numéro de téléphone. Ils se montrent défiants à l’égard de ce type de rencontre et pourtant se donnent les moyens de « matcher » avec les potentiels usurpateurs. La frontière entre le public et le privé est à cet égard de plus en plus floue et subjective comme le souligne Dominique Mehl, chercheuse en sociologie de la communication et du politique au CNRS.

Le mariage Meetic comme outil de promotion

Tout l’intérêt de ces plateformes est finalement dans l’ambiguïté permanente entre être et faire, entre un réel et un projeté comme le souligne Dominique Cardon en parlant des sites Web 2.0. Les identités numériques que nous nous créons s’articulent autour d’une dualité qui reflètent les tensions intrinsèques depuis toujours à l’individu qui veut se faire aimer pour ce qu’il est sans prendre le risque de décevoir, se faire aimer par autrui afin de s’aimer soi-même.

Ces sites de rencontre seraient peut-être finalement un moyen de rencontrer son ego. Ce n’est non pas la qualité que cherche le visiteur d’une plateforme telle que Tinder, mais plutôt la quantité de « matchs » qui le rassurera en le faisant se sentir désirable, et lui permettra soit d’assouvir ses fantasmes, soit de sortir progressivement de sa convalescence amoureuse.

On pourrait y voir un travers de notre société de consommation poussé à son paroxysme. L’être aimé n’est plus une fin pour atteindre le bonheur, mais un moyen de satisfaire une jouissance passagère aussitôt détruite par l’arrivée d’un autre désir à assouvir. Le risque est important ici mais pas nouveau. C’est bien ce que dénonçait déjà Molière à travers la figure de l’inconstant Don Juan. Nous vivons dans une société où nous risquons bel et bien de tous devenir des Don Juan enclins au changement permanent, allant jusqu’à faire de l’autre un objet de consommation. Si nous ne pouvons que reconnaître les bienfaits d’Internet en termes de facilité de communication, il semble douteux que le site de rencontre puisse être considéré comme une évolution positive de la technologie. L’amour étant le fait même de l’instinct et de l’alchimie primaire et transcendants les algorithmes, la virtualité de ces échanges – bien que pouvant faciliter le moment de la rencontre – ne peut s’y substituer et prétendre remplacer le contact humain permis par la rencontre réelle.

Affiche du spectacle Dom Juan 2.0, joué,du 7 au 30 juillet 2016 au festival Off d’Avignon.

 

Aurore Clement

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