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LETTRES À YVES DE PIERRE BERGÉ : LA PAROLE SINCÈRE D’UN AMANT

En 2010, Pierre Bergé, l’homme qui fut le compagnon de Yves Saint-Laurent pendant près d’un demi-siècle, publie une série de lettres écrites durant l’année suivant la mort du célèbre couturier en 2008. Elles s’ouvrent sur l’allocution de Pierre Bergé lors de ses funérailles et prennent fin sur l’émouvant discours prononcé lors de la messe commémorant le premier anniversaire de sa mort.

Ces lettres retracent leur première rencontre, la création de la mythique maison de couture, leur palais de Marrakech, le succès, la gloire, mais aussi des périodes plus sombres, la drogue et la dépression. Ces Lettres à Yves, ultime adieu et hommage vibrant d’un homme à son âme sœur, a reçu le Prix Le Vaudeville en 2010, consacrant un recueil faisant « preuve d’esprit ».

Alors que les hommages à celui qui a révolutionné l’univers de la mode se multiplient depuis sa mort — des deux biopics qui furent réalisés en 2014 ou des musées ouverts en octobre à Paris et à Marrakech pour exposer les œuvres du couturier en passant par les nombreux documentaires dédiés à la maison Yves Saint-Laurent —, Pierre Bergé parvient ici à esquisser une biographie d’Yves Saint-Laurent, à ceci près qu’avec le choix de la forme épistolaire, les détails de la vie du couturier appa-raissent dans une plus grande intimité.

« Tant de souvenirs s’entrechoquent, les meilleurs et les pires », Pierre Bergé

Cette phrase illustre parfaitement l’ambivalence caractéristique de l’ouvrage, à l’image de l’homme qu’était Yves Saint-Laurent et de la vie qu’il mena.

Pierre Bergé délivre un récit sans compromission, écrit avec générosité, où il ne cache rien, quitte à régler ses comptes avec Yves Saint-Laurent. Il évoque pudiquement les années où il sombra dans l’alcool et la cocaïne après des premières années de folie créatrice et joyeuse, les cures de dé-sintoxication, puis les médicaments et la boulimie. Il évoque à demi-mots l’enfer qui semblait s’effacer lorsque Yves Saint-Laurent se retrouvait sous les feux de ses défilés. Il évoque aussi les amants de passage à Marrakech. En somme, il dessine une image plus sombre et moins connue du couturier dont il a été le principal compagnon de route et qu’il aura su accepter par amour, loin des flashs et des podiums. C’est l’image d’un homme déprimé, tourmenté par la solitude, se drapant volontairement dans le malheur avec autant d’obstination qu’il en mettait à sublimer les femmes.

On pourrait reprocher à l’auteur de romantiser les noirceurs de la vie de Yves Saint-Laurent en dépeignant l’image d’un être hors du commun, presque surhomme à qui tout est pardonné. Mais c’est aussi le charme de ce témoignage qui décrit, somme toute, une situation commune à tous, celle de tout accepter par amour.

 

Pierre Bergé : une plume sobre et élégante

Grand amateur de littérature, écrivain, ami de Giono et de Cocteau, l’ancien président de l’Opéra de Paris, Pierre Bergé sait manier la plume. Son style mêle sensibilité, délicatesse et noblesse. Il rend à son amour de toujours un hommage à la fois gracieux et tendre, débordant d’amour et d’admiration.

S’il ne cache rien, il ne se dévoile pas complètement non plus. Sobriété, respect et pudeur sont les maîtres mots de Pierre Bergé dans cet ouvrage. Parfois, quand l’émotion interdit les grands discours, une lettre se résume à une seule phrase, comme celle du 2 mars 2009 : « Kikou, tu me manques terriblement. »

Pierre Bergé, c’est aussi une écriture intelligente, — de nombreuses références littéraires, musicales, picturales témoignent de sa culture vaste et éclectique. Des descriptions généreuses, somptueuses, à l’image de leur vie mais surtout de leurs séjours au Maroc, source d’inspiration de certaines collections d’Yves Saint Laurent, irriguent les lettres de Pierre. Le rapport à l’art est déter-minant dans cette œuvre, tout comme il l’a été dans leur vie, et ce même après la mort de Yves. La maison de couture, les jardins de Majorelle où Yves Saint-Laurent est enterré, leur collection d’objets, ou encore les expositions de la fondation Pierre Bergé — Yves Saint-Laurent manifestent leur passion commune pour l’Art et le Beau. Même ce livre tend à faire de la vie tout entière du couturier, une œuvre d’art.

« C’est à toi que je m’adresse, à toi qui ne m’entends pas, qui ne me répond pas. Tous ceux qui sont ici m’entendent, mais toi seul ne le peux pas. »

Et pourtant, entre les lignes le destinataire semble toujours vivant. N’est-ce pas le plus bel hommage ? Cette correspondance permet au lecteur de tutoyer le monde d’Yves Saint Laurent et de Pierre Bergé, bien mieux qu’ont pu le faire moult biographies. Sans artifice et sans fantaisie, Pierre Bergé convoque le passé et le retranscrit à l’état brut et, paradoxalement, de la manière la vivante qui soit. Il écrit même : « Je suis sûr qu’aujourd’hui la vie d’Yves se poursuit. Il était un artiste et le temps des artistes n’est pas celui des autres. Ils renaissent à travers leur œuvre qui nous accompagne. Celle d’Yves continue. ».»

À la question « Pourquoi publier ces lettres qui touchent souvent à l’intime ? », Pierre Bergé répondait que c’était là une manière pour lui d’écrire la biographie d’Yves Saint-Laurent. Mais le Yves décrit ici est pourtant son Yves, celui qu’il a côtoyé pendant cinquante ans et dont il brosse un por-trait à travers ses propres yeux. « Celui que j’ai connu, celui que vous avez connu, parlons-nous du même ? » demandait-il.

Photographie de Vladimir Sichov © Succession Picasso 2017

 

Au détour de cette correspondance, Pierre Bergé s’adresse aussi bien à Yves Saint-Laurent qu’à lui-même. Écrire, c’est aussi une façon de se trouver soi-même, de faire le bilan d’une vie entre joies et douleurs, une vie faite de nuances et de contrastes.

« Au fond, ces lettres n’avaient qu’un but : faire un bilan, celui de notre vie. Dire à ceux qui les liront qui tu étais, qui nous étions. ».

Pour continuer ce voyage dans l’univers du couturier, un article sur l’exposition du nouveau musée Yves-Saint Laurent, rue Marceau à Paris, sera publié dimanche en collaboration avec La Commode, l’association mode du CELSA.

Floriane de Toffoli

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