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L’homme, ce barbare

A la fois romancier, dramaturge et poète, l’auteur français Laurent Gaudé ne cesse dans ses œuvres d’interroger le monde et son chaos. Son épopée romanesque traverse les siècles et les guerres et embrasse la folie des hommes. Si le thème de la guerre est un fil conducteur de son œuvre, mariant mythologie antique et actualité brûlante, c’est parce que toutes ces formes de guerres ont un point commun : des corps qui se vident de leur vie. Le génie de Laurent Gaudé, prix Goncourt 2004 avec son roman Le soleil des Scorta, est de parler avec une extrême justesse de l’homme. Son œuvre nous rappelle que l’enjeu de la guerre, quelle qu’elle soit, n’est pas qu’intellectuel, politique ou militant… c’est bien l’existence humaine.

 Eldorado, Laurent Gaudé, Amazone

« Le citoyen que je suis a envie d’interroger ces notions parce qu’elles dessinent un nouveau rapport au monde. » (SOURCE : Paso doble, le grand entretien de l’actualité culturelle, France Culture, Laurent Gaudé : “De plus en plus, on peut parler de guerres sans victoire”)

C’est sans doute sa formation d’écrivain initiée dans le monde du théâtre qui a fait de Laurent Gaudé un écrivain de la tragédie : il a disséminé dans l’ensemble de son œuvre des éléments de la tragédie grecque. Des migrants du Soudan à Alexandre le Grand, de l’ouragan Katrina au tremblement de terre de Haïti, son œuvre est traversées par l’épique et le tragique. Surtout, tel une sorte de magicien, Gaudé secoue des destins et nous montre comment ces derniers peuvent être bousculés en un claquement de doigt. Le thème de la bascule, au cœur de la tragédie grecque, est un motif récurrent chez lui : bascule du bonheur au malheur ; bascule d’un moment de grâce et de beauté lorsqu’il nous parle de la vie et des arts, à l’horreur et au chaos que produisent la folie et les passions des hommes. Même face à une cause juste, la tentation de basculer dans ce que les grecques appelaient l’ubris (la démesure, la folie) n’est jamais très loin.

Laurent Gaudé donne un souffle humaniste à son œuvre mais celui-ci est nécessairement marqué par le combat, sous toutes ses formes et ses nuances, à l’image de la fureur des hommes. Il évoque les guerres du passé, invente des personnages fictifs tout en convoquant de mythiques combattants et chefs d’armée rappelant ainsi que la guerre est vielle comme le monde. Mais elle a évolué sous le coup de la modernité : Gaudé nous parle alors de guerres sans héros, sans victoire… et sans fin. Se faisant il ne cesse de déplorer le caractère inhumain de cette entreprise qu’est la guerre :

« Il y a eu des guerres justes, il y en aura encore demain, ancrées dans le besoin de liberté, mais même ces guerres-là, elles se font quand même en étripant les ennemis et c’est peut-être le point commun de toutes les guerres : c’est qu’à un moment donné, ce sont des corps qui se vident de leur vie, et ça c’est laid. » (SOURCE : Paso doble, le grand entretien de l’actualité culturelle, France Culture, Laurent Gaudé : “De plus en plus, on peut parler de guerres sans victoire”)

Le rapport au monde qu’esquisse l’auteur dans cette œuvre humaniste est teinté de divers voyages pour côtoyer la misère du monde, pour lever le voile sur ce qui nous est étranger, ou justement sur ce que nous ne voyons plus à force de le côtoyer. La lecture de ces livres a la saveur de la liberté, celle de l’insoumission. D’une terre en feu à l’autre, de Lampedusa à La Nouvelle-Orléans, de Naples à Calais, de Port-au-Prince à Erbil, Laurent Gaudé s’affranchit des frontières et tutoie les enfers.

Lire Gaudé nous fait voyager à travers le monde et son chaos et nous pousse surtout à réfléchir. Il nous rappelle – et ça fait du bien –  combien l’homme est infiniment petit et impuissant face au désordre qui l’entoure, ce qu’il ne peut apprivoiser et face au poids de la nécessité. La substantielle moelle que l’auteur cherche à atteindre c’est finalement l’existence humaine  et sa raison d’être. Voilà pourquoi ses personnages sont presque toujours en quête d’identité, de réponses et d’un guide.

 « Les olives sont éternelles. Une olive ne dure pas. Elle mûrit et se gâte. Mais les olives se succèdent les unes aux autres, de façon infinie et répétitive. Elles sont toutes différentes, mais leur longue chaîne n’a pas de fin. Elles ont la même forme, la même couleur, elles ont été mûries par le même soleil et on le même goût. Alors oui, les olives sont éternelles. Comme les hommes. Même succession infinie de vie et de mort. La longue chaîne des hommes ne se brise pas. Ce sera bientôt mon tour de disparaître. La vie s’achève. Mais tout continue pour d’autres que nous. » Le soleil des Scorta, Actes Sud.

Laurent Gaudé © Getty

Floriane de Toffoli

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