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L’OMBRE DU VENT, UN SOUFFLE LITTÉRAIRE

Il nous est arrivé à tous de nous plonger entièrement dans la lecture d’un roman passionnant, d’oublier la matérialité du texte en se laissant transporter par l’écriture et l’histoire. L’Ombre du vent raconte cela tout en l’incarnant : héros comme lecteur sont entraînés par leur lecture. Carlos Ruiz Zafón nous dévoile ici une œuvre sur la thématique du rapport au livre et à son auteur. Quand la fiction côtoie le réel, retour dans la Barcelone du XXème siècle…

Le Cimetière des Livres Oubliés

L’histoire débute par une promenade entre un père et son fils de dix ans, Daniel, dans les rues d’une Barcelone endeuillée par la Seconde Guerre mondiale, aux mains des autorités franquistes. Le Cimetière des Livres Oubliés est une bibliothèque secrète où sont entreposés des centaines d’ouvrages abandonnés de libraires et de lecteurs. Le père de Daniel lui demande d’en choisir un qu’il devra protéger quoi qu’il arrive afin de le sortir de l’oubli. Le jeune garçon adopte L’Ombre du Vent d’un certain Julián Carax dont il va dévorer les pages, happé par l’intrigue du roman. Commence alors la longue quête de Daniel pour retrouver les autres livres de Julián Carax et tenter de découvrir ce qui est arrivé à cet auteur dont personne n’a entendu parler. Au cours de ses recherches, Daniel sera amené à rencontrer des personnages aussi pittoresques que menaçants : Fermín Romero de Torres, un ancien agent secret devenu vagabond, Laïn Coubert, un homme énigmatique qui cherche à brûler toutes les œuvres de Carax ou encore l’inspecteur Fumero qui veille à assurer l’ « ordre » de la dictature franquiste par des méthodes cruelles.

« Rien ne marque autant un lecteur que le premier livre qui s’ouvre vraiment un chemin jusqu’à son cœur »

Cette phrase énoncée au début du roman en traduit la dynamique. C’est l’histoire de Daniel mais c’est aussi la nôtre, celle des lecteurs acharnés en quête d’évasion, de plaisir, d’émotion. L’Ombre du vent est une mise en abyme puisque le héros est lui-même un lecteur. Aussi notre identification à Daniel est d’autant plus forte que nous savons ce que c’est que d’être passionné par un ouvrage, Carlos Ruiz Zafón s’en est assuré. La quête de l’auteur menée par Daniel rejoint finalement celle de tout lecteur qui cherche ce qui transparait de l’écrivain dans son œuvre. Ici, Zafón nous donne à voir sa ville, Barcelone. À travers une trentaine d’années, il nous y promène par le bout de sa plume.

Époque d’ombre

 

En effet, au-delà de l’intrigue, ce roman permet de découvrir Barcelone entre 1945 et 1956 avec des sursauts du passé dans les années 1930. Cette époque peu abordée en classe, révèle pourtant une période sombre qui a marqué l’histoire de l’Espagne. Le régime franquiste prônait un nationalisme espagnol à outrance et rejetait le séparatisme. Aussi les régions comme la Catalogne (donc Barcelone), la Galice et le Pays basque se voyaient refuser tout droit politique, linguistique ou culturel. Le père du héros qui tient une librairie est confronté aux autorités franquistes qui vérifient que le contenu des œuvres en vente est approprié. De même, sont évoquées dans le roman les tortures pratiquées par la police du parti envers les opposants politiques ou les homosexuels. Cette reconstitution historique criante de vérité nous replace dans une époque propice au développement d’un imaginaire sombre et secret, de familles cachées, d’amours contrariés, de pensées jugées inappropriées.

« Un livre est un miroir où nous trouvons seulement ce que nous portons déjà en nous »

L’image du miroir, bien connue des dissertations puisqu’utilisée par Stendhal en exergue de son livre Le Rouge et le Noir (« le roman, c’est un miroir que l’on promène le long d’un chemin ») et reprise par les professeurs de Lettres, revient à la fin de L’Ombre du vent. Le personnage de Daniel évoque une sorte de fatalisme qui l’aurait prédestiné à choisir ce roman dans le Cimetière des Livres Oubliés. L’influence que peut avoir un livre sur notre vie, n’est plus à démontrer ; Proust ne serait jamais devenu un des plus grands écrivains du XXème siècle s’il n’avait pas été nourri des œuvres de ses prédécesseurs. L’Ombre du vent est finalement un livre sur les livres, sur leur capacité à nous transporter, à nous faire exister au sens étymologique du terme, ex-sistere : « se placer hors de ». C’est, littéralement, en sortant de soi, par la lecture de ce qui arrive aux autres, que l’on arrive à porter un regard critique sur sa propre vie. Autrement dit, c’est en observant et en apprenant des autres que l’on se construit.

Mais cessons ces considérations de dédoublement de personnalité et empressons-nous plutôt de rechercher la suite des aventures du Cimetière des Livres Oubliés. Car je viens d’apprendre que L’Ombre du vent n’était que le premier tome d’un cycle qui a déjà deux autres romans publiés (Le Jeu de l’ange et Le Prisonnier du Ciel) en espérant que ces livres de Zafón seront plus faciles à dénicher que ceux de Julián Carax…

 

Sources et crédits photos :

  • RUIZ ZAFÓN Carlos, L’Ombre du vent, Grasset, 2004, 524 p.

  • STENDHAL, Le Rouge et le Noir, Le Livre de Poche, 1972, 640 p.

  • Photo 1 : Plaza Cataluña, 1933

  • Photo 2 : couverture du roman, Photographic Archive F. Català-Roca.

Sophie Blumel

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