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L’ORACLE DELLA LUNA, QUAND LE THRILLER DEVIENT PHILOSOPHIQUE

Histoire, philosophie, religion, aventure, voilà ce que Frédéric Lenoir rassemble dans son thriller qu’est L’Oracle della luna. En se plongeant au cœur du XVIe siècle, nous découvrons comment des concepts qui sont aujourd’hui des piliers de la philosophie religieuse ont d’abord été au centre des débats les plus passionnés, des querelles les plus féroces.

Ma rencontre avec ce roman a d’abord été visuelle puisqu’on m’avait offert le premier tome de la bande dessinée qui en est adaptée. Après avoir dévoré les trois albums, goûtant aux plaisirs de me laisser porter par une intrigue historico-religieuse liée aux dessins soignés de Griffo, je n’avais qu’une envie : connaître la suite. Ayant rapidement trouvé que cette histoire qui me plaisait tant était tirée d’un roman du même nom, je me suis plongée dans L’Oracle della luna, le tragique et lumineux destin de Giovanni Tratore.

Quand la poursuite de l’amour se transforme en quête initiatique

Notre héros est un pauvre paysan de Calabre qui tombe amoureux de la riche arrière-petite-fille du Doge de Venise, Elena. C’est là le début d’une histoire d’amour dont la trame semble avoir été vue et revue : deux êtres de conditions sociales différentes que tout sépare alors qu’ils sont unis par un lien indestructible. Mais c’est là que la soif d’érudition de Frédéric Lenoir transforme cet amour impossible en apprentissage philosophique. Pour atteindre la femme aimée, Giovanni devra se cultiver, comprendre le monde dans lequel il vit et les questionnements qui y sont soulevés. Au cours de son périple pour retrouver Elena, notre héros rencontre des sages de différentes cultures et religions qui lui permettront de s’enrichir intellectuellement. Le lecteur profite ainsi des enseignements dispensés à Giovanni pour lesquels on sent un travail pointu de l’auteur. En effet, Frédéric Lenoir a fait des études de philosophie et de théologie et s’il maîtrise parfaitement les idées de Platon et Aristote, il nous ouvre aussi aux conceptions théologiques juives et musulmanes.

« La chose la plus certaine que je peux savoir de Dieu c’est que je ne sais rien de lui », Saint Thomas d’Aquin

Le thème de la religion est omniprésent dans le roman. Tout d’abord parce qu’il se passe au milieu du XVIe siècle, moment où les thèses de Luther sont fortement discutées, ensuite parce que notre héros côtoie le savoir théologique de près. Que ce soit en Italie, en Crête ou à Alger, Giovanni s’intéresse à ce que les penseurs ont écrit sur le rapport au divin et sur la place de l’homme sur Terre. Il deviendra même moine afin de se rapprocher de Dieu et de purifier son âme. L’astrologie fait également partie de son apprentissage puisqu’elle est liée à une lettre mystérieuse qui doit être délivrée en main propre au Pape et dont on ne connaîtra le contenu qu’à la fin du roman.

On le comprend assez vite, la quête de Giovanni n’est finalement pas celle de l’amour mais plutôt de la connaissance. Dans une époque marquée par les questionnements religieux avec la remise en cause du catholicisme par Luther et du système géocentrique par Copernic, le héros cherche à comprendre l’essence de la foi et de la vie.

« Exister est un fait, vivre est un art. »

Un sage musulman prononce ces paroles lorsque Giovanni vient l’interroger sur le mal qui habite le cœur de l’homme. Fréderic Lenoir prête ici au soufi des mots qu’il prononcera lui-même dans son Petit traité de vie intérieure deux ans plus tard. Le problème des hommes est qu’ils ne vivent pas leur vie, ils se contentent d’exister.

« Nous avons peur de nous ouvrir pleinement à la vie, d’accueillir son flot impétueux. (…) L’être humain a peur de la vie et il est surtout en quête de la sécurité de l’existence. Il cherche, tout compte fait, davantage à survire qu’à vivre. Or survivre, c’est exister sans vivre… et c’est déjà mourir. » (p. 512)

Montaigne disait déjà « Philosopher, c’est apprendre à mourir » au chapitre 19 des Essais, en reprenant les écrits de Cicéron et les propos de Socrate qui nous incitent à ne pas craindre la mort. Mais philosopher c’est tout autant apprendre à vivre et particulièrement à mieux vivre.

Aussi c’est par son instruction que Giovanni éclaire le sens de sa vie et que le lecteur va, à travers lui, replonger dans les tremblements d’une époque qui osait remettre la foi catholique en question. Cette curiosité du héros, Frédéric Lenoir la transmet au lecteur par la tournure dialoguée. En effet, il a bien compris que la philosophie s’enseigne mieux sous cette forme et qu’il est essentiel pour comprendre le cheminement d’une pensée que d’entendre les questions qui se formulent. Aussi, le livre n’est pas constitué de longs monologues théoriques mais bien de discussions entre Giovanni et ses maîtres, à la manière de Socrate et ses disciples. En ménageant un suspense qui nous pousse à nous interroger sur la manière dont nous voulons vivre, L’Oracle della luna s’avère être une œuvre passionnante au service du plaisir littéraire et savant.

« Passer de la survie à la vie, c’est une des choses les plus difficiles qui soient ! De même est-il si difficile et effrayant d’accepter d’être les créateurs de notre vie ! Nous préférons vivre comme des brebis sans trop réfléchir, sans trop prendre de risques, sans trop oser aller vers nos rêves les plus profonds, qui sont pourtant nos meilleures raisons de vivre. Certes tu existes, mon jeune ami, mais la question que tu dois te poser c’est : est-ce que je suis vivant ? »

Références :

LENOIR Frédéric, L’Oracle della luna, Le Livre de Poche, 2008, 733 p.

LENOIR Frédéric, Petit traité de vie intérieure, Pocket, 2010, 192 p.

MONTAIGNE Michel de, Les Essais, Pocket, 2009, 544 p.

Crédits photo :

Photo 1 : Couverture de la bande dessinée adaptée du roman, L’Oracle della luna, tome 2 « Les Amants de Venise », Glénat, 2013, 56 p.

Photo 2 : Kabbale, arbre de vie.l

Sophie Blumel

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