Inkulture

Lundi Méchant : Un chant de nostalgie, d’espoir et de rébellion

 

Vendredi 6 novembre 2020, 00:00. 

        Le son d’une notification brise le silence. Dans le noir, l’interface de mon cellulaire s’illumine tout à coup : « Instagram : @gaelfaye a démarré une vidéo en direct ». Le message m’interpelle – je clique. La tête du chanteur apparaît alors en gros plan ; il se trouve dans un salon, entouré de toute son équipe de production. « Ça y est, on l’a fait », lance-t-il tout sourire : « Lundi Méchant est sorti ». Les commentaires de félicitations et les émojis-cœurs affluent en masse ; de l’autre côté du téléphone, tous portent un toast, confortablement installés dans les locaux de l’émission Quotidien à laquelle ils ont été conviés ce soir-là. L’artiste discute allègrement, remercie aussi, reconnaissant, ses collaborateur.trices et ami.es et puis tous ces gens juste là, derrière leur écran. Avec Louxor, son musicien, il consulte les plateformes d’écoute en ligne, vérifie que tout fonctionne, que la machine est bien lancée. Leur joie à toutes et tous est communicative. Malheureusement, le live ne dure pas très longtemps ; le bâtiment ferme, il faut partir. La vidéo se coupe et nous retournons tous à l’anonymat de nos vies, à l’intimité de nos chambres, transporté.es et bercé.es par une première écoute de cet intriguant Lundi Méchant

Illustration officielle du CD et du vinyle Lundi Méchant

        Ce nouvel album marque un tournant dans la carrière de Gaël Faye : après Pili pili sur un croissant au beurre, son premier disque (2013), ses deux EP, ainsi que son roman Petit Pays – qui reçoit le prix Goncourt des Lycéens (2016) et est adapté au cinéma par Eric Barbier (2020) -, Lundi Méchant s’impose par des choix artistiques innovants, tout en s’inscrivant dans la veine élégiaque déjà présente à travers son Œuvre. 

Un album pluriel et foisonnant 

        Lundi Méchant est un petit bijou littéraire et sonore à écouter sans modération. Vous apprécierez, certainement, le mélange de rap et de chant, d’électro et de rythmes africains ; vous aimerez, assurément, l’alternance entre ces mélodies qui nous font bouger et ces textes qui portent en eux la puissance d’une poésie à l’état brut. Fidèle à lui-même, Gaël Faye saura vous faire danser, chavirer avec des mots vifs et velours, doucereux mais tranchants. Ces nouveaux morceaux connaîtront en vous une résonance particulière, d’autant plus qu’ils s’inscrivent dans l’actualité brûlante de ces derniers mois : le mouvement Black Lives Matter ou encore l’effroi des violences policières ont inspiré l’écriture de certains titres comme « Kerozen » ou « Respire ». L’album tout entier semble toucher du doigt une forme de vérité profonde en posant des mots et des sons très justes sur les émotions qui nous habitent, la société et le chaos du monde d’aujourd’hui.  

        Il accueille également de nombreux featurings : Jacob Banks sur « Only Way Is Up », Samuel Kamanzi sur « Histoire d’amour » et « Kwibuka » ou encore J Period et Jesse Blum dans « NYC ». Un titre, en particulier, retiendra votre attention pour sa singularité et son caractère inédit : il s’agit de « Seuls et vaincus », qui n’est autre qu’un poème rédigé par Christiane Taubira – que dis je : la si talentueuse Christiane Taubira. A moins d’être insensible, l’adaptation en chanson et l’interprétation de Melissa Laveaux et de Gaël Faye ne vous laissera pas indifférent.e. Le texte, poignant, porte en lui un message d’espoir et de rébellion en réponse aux actes de racisme répétés et à cette culture de l’exclusion et de l’inégalité enracinée dans notre société.  

Christiane Taubira et Gaël Faye sur une photo de @societyofficiel

Un « Lundi Méchant », c’est… 

        Le refus de la fatalité : cette expression, d’origine rwandaise, a guidé l’artiste tout au long de sa vie, depuis sa fuite du Burundi à l’âge de 13 ans, lors de la guerre civile et du génocide des Tutsis au Rwanda, jusqu’au jour où il quitte son travail dans la finance et plaque tout pour faire de la musique son métier. C’est ce même lundi méchant, libre et irrévérencieux, qui donne le ton de ce nouvel album. Il devient aussi le titre d’une chanson, « Lundi Méchant », au clip et à la mélodie hauts en couleurs. De manière générale, tous les morceaux, lents ou plus rythmés, se retrouvent empreints de cette fougue qui avance à contre-courant, de ce mouvement récalcitrant qui ne peut accepter un chemin tout tracé. 

Image extraite du clip « Lundi Méchant », disponible sur YouTube

        Si ce n’est pas déjà fait, je ne saurais que vous conseiller de foncer découvrir Lundi Méchant de Gaël Faye. Consommez-le d’une traite ou délectez-vous-en progressivement, part après part ; il s’agit d’un album réussi tant d’un point de vue littéraire que musical à écouter au-dehors, dedans, à plusieurs ou seul.e dans votre sanctuaire. J’espère qu’il provoquera en vous de la joie, de l’engouement, une larme peut-être et qu’il « éblouira vos en-dedans ». Je vous laisse ici avec les paroles de « Lueurs », une chanson courte et percutante écrite sur le vif après l’assassinat de George Floyd, le 25 mai 2020 aux États-Unis. L’homme noir succombe à ses blessures à la suite de son interpellation par cinq policiers blancs, dont Derek Chauvin qui le maintient cloué au sol, l’étouffant avec son genou. « I can’t breathe ». Ce furent ses derniers mots, répétés encore et encore comme un appel à l’aide sous cette pression qui lui coupait la respiration, en vain. Il devient le martyr et le point de départ d’une rébellion bientôt mondiale contre l’oppression raciale : le mouvement Black Lives Matter. La chanson revient sur cet événement marquant et reprend, vous le verrez, vous l’entendrez, quelques lignes du poème « Seuls et vaincus ». Je vous souhaite une bonne écoute et une bonne lecture. Merci de m’avoir lue. ♥  

 

 

Lueurs 

Éteignez les lumières, j’viens chanter mes pogos  

Sur les rails de l’enfer, l’océan est Congo 

Bien avant ma mort, mes rimes et mes vers me dévorent  

J’enferme le monde dans mon corps jusqu’à ce que les mots me débordent  

Transforme la chair en verbe, la douleur en arme l’ombre en lumière  

J’ai traversé les mers, j’en ai pleuré des rivières  

Vous finirez seuls et vaincus dans vos délires de sang impur  

Et la haine que vos bouches écument n’aura plus prise sur nos vécus  

Ronronne l’histoire et elle cale et les cales  

Enchaînés dans bateaux faits d’un bois fait d’un arbre  

Où l’on pend d’étranges fruits distillés et broyés  

Des cadavres empilés des pelletées de charniers  

Regardez les exodes papillons volent et voguent  

Regardez devant l’homme comment Dieu se dérobe  

Comme il pleure en tornades nos ruines et nos guerres  

Comme il pleure chaque soir un soleil incendiaire  

J’peux plus respirer  

Leurs genoux sur mon cou, leur permis de tuer  

Le réel est violent comme une jungle à Calais  

Un Congo-océan, tant d’offenses à laver  

J’essuie les crachats, j’arrache des murs de France les sourires Banania  

Et nos enfants qui viennent seront dignes et debout  

Debout, dignes, dignes et debout  

Je connais les entailles, les encoches de nos cœurs  

Si leurs ténèbres m’assaillent, j’irai chanter mes lueurs  

(Invincible est notre ardeur)  

L’éclat de nos vies entêtées  

(Invincible est notre ardeur)  

Éblouira vos en-dedans  

(Invincible est notre ardeur)  

L’éclat de nos vies entêtées  

(Invincible est notre ardeur)  

Éblouira vos en-dedans  

 

Gaël Faye, « Lueurs », Lundi Méchant, 11/2020 

 

 

Rédaction : Aimma So

INFOS COMPLÉMENTAIRES : 

Lundi Méchant est disponible partout et gratuitement sur YouTube. Il existe un CD, un vinyle mais également un digibook Édition Limitée (à retrouver sur le site de la Fnac). 

– L’album a été produit par le ℗ Label Excuse My French, sous licence exclusive AllPoints, écrit et composé par Gaël Faye, Guillaume Poncelet, Louxor Music et Romain Clisson.

 

 

 

 

 

 

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