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Mercy Mary Patty : trois femmes puissantes

En 1974, Patricia Hearst, dite Patty, est enlevée par l’Armée de libération symbionaise, groupe d’extrême-gauche américain. Patty n’est pas une jeune fille comme les autres : fille de William Hearst, magnat de la presse à scandale américaine, elle baigne dans l’or et le luxe depuis sa naissance. Alors, quelle stupéfaction pour les Etats-Unis qui, rivés sur leur radio, assistent à la prise ferme d’un syndrome de Stockholm en direct : la douce et richissime Patty Hearst enregistre des messages audio remettant en cause sa famille, son copain de l’époque, et prend part à des actions armées avec ses nouveaux compagnons. Cette histoire vraie, celle de Patricia Hearst, condamnée par la suite à sept ans de prison, sert de terreau fertile au dernier ouvrage de Lola Lafon, Mercy Mary Patty, publié chez Actes Sud.

Patty Hearst, septembre 1975, source Wikipédia, photo libre de droits

Chanteuse, écrivaine, journaliste, Lola Lafon multiplie les actions et comme ses héroïnes, fait montre de multiples facettes. En lice pour le prix des Étudiants France Culture-Télérama, qui a finalement couronné Point Cardinal de Léonor de Récondo, le cinquième roman de la Française née en Roumanie offre une expérience déstabilisante. L’écriture, d’abord, demande à remettre en question les habitudes de confort de lecture puisque le récit entier est narré à la cinquième personne, donc par le biais du vouvoiement. Un choix inhabituel qui demande un temps d’adaptation jamais tout à fait acquis : il est difficile d’abord de comprendre qui parle, de qui l’on parle, et comment on en parle. Il est si peu évident de discuter avec un « vous » omniprésent que, ressenti tout à fait personnel, il est ardu de rentrer dans le récit qui ne se laisse pas lire de manière fluide et oppose une résistance intellectuelle constante, en obligeant à réfléchir en permanence, à tout remettre en contexte.

Lola Lafon par Célia Pernot pour le site Regards.fr

La distanciation créée par ce choix narratif  n’empêche pas de s’intéresser à la personnalité de Gene Neveva, professeure américaine invitée dans les Landes françaises pour se pencher sur le dossier Hearst, dont le procès doit s’ouvrir quelques semaines plus tard. Secondée dans sa tâche par Violaine, Française du même âge que la jeune Hearst, justement pour tenter de voir dans ses yeux, l’Américaine est objet de fascination pour son étudiante. Le lecteur peut choisir, ou ne pas choisir, de déterminer si ce « vous » provient d’un narrateur externe ou de l’étudiante, adoratrice de sa patronne temporaire. Chaque action est découpée, le ton est incisif, presque chirurgical dans la description minutieuse de ces petits gestes anodins, de l’ouverture d’un placard à la façon de s’allonger de Gene. L’affaire Hearst semble finalement être le prétexte bien trouvé pour se pencher sur les rapports de force, de fascination entre ces femmes. L’événement phare du livre, le procès, permet de s’interroger sur la réelle portée de l’influence, ou pas, du groupe envers Patty, et donc plus largement de remettre en question la part de consentement et de choix délibéré dans les actions de la kidnappée.

Mercy Mary Patty, Lola Lafon, Actes Sud

Réflexion intéressante sur les jeux de pouvoir et sur cette expression utilisée à tous les usages aujourd’hui, le syndrome de Stockholm, Mercy Mary Patty fait suite à La Petite Communiste qui ne souriait jamais , paru en 2014. Histoire de femme à nouveau, histoire vraie, à nouveau. Surtout, histoire de femme prise en otage par son milieu, par sa famille, par son destin qui lui est tout tracé. La Petite Communiste qui ne souriait jamais, déjà publié chez Actes Sud, conte l’histoire de Nadia Comaneci, connue pour avoir décroché le premier dix sur dix de l’histoire aux Jeux Olympiques de Montréal, en 1976, pour sa performance en gymnastique à l’âge de quatorze ans. Le livre se concentre sur la récupération politique du régime de l’époque, sur le lynchage que subira la jeune Nadia et sur l’acharnement dont elle fera preuve, avant tout, pour décrocher cette médaille, poussée par un entraîneur omniprésent.

Dans ces deux œuvres, la question du consentement, de ce qui est voulu et de ce qui est imposé revient, inlassablement. Gene Neveva se doute que Patricia Hearst est plus qu’une simple jeune femme manipulée, mais la certitude n’est jamais imposée : au lecteur de se faire son opinion, en allant chercher de son côté des informations sur l’affaire, en se documentant, après ou pendant la lecture, en complément, sur ce procès phare de la culture américaine. Les personnages du livre sont parfois caricaturaux mais souvent très bien dessinés, chacun d’entre eux représente un sentiment dominant : l’ambiguïté pour Patty, la détermination pour Gene, la fascination pour Violaine…

Le livre se lit comme un journal de bord, jour par jour, sans suspens mais avec l’intérêt de comprendre comment appréhender une telle affaire, et surtout, avec la dissection de la méthode de travail minutieuse de Gene et Violaine.

Mercy Mary Patty  est un ouvrage agréable à lire, une fois passée – si passée – la surprise de la narration au vouvoiement. Il rappelle les courtes séries policières en vogue actuellement, qui se concentrent sur un procès, tel American Crime Story diffusé sur FX, Making a Murderer sur Netflix, et évidemment Mindhunter, la série de David Fincher, qui comme Gene Neveva, s’intéresse au profil psychologique des criminels.

Le penchant psychologique des différentes femmes qui sont d’après le résumé du livre « prises en otage par la résonance d’un événement » qui les réunit toutes, constitue le cœur du récit, plus que la série judiciaire dont chacun peut connaître le dénouement d’un simple clic. Le livre est court, 233 pages, rapide et agréable à lire. Lola Lafon prouve une nouvelle fois son talent d’écriture et, même sans remporter le prix France Culture – Télérama, fait montre de sa maîtrise des mots, en chanson comme en littérature.

Rafaëlle Dorangeon

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