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Nadar n’a pas d’art que la photographie !

« Souriez ! 3…2…1…0 »

Si prendre une photographie équivaut pour nous à capturer un sourire lors d’un moment heureux, le vestige de notre histoire que l’on voudrait préserver, pourtant dans l’exposition Nadar pas un visage ne sourit.

L’évolution des pratiques photographiques explique cet écart et c’est plutôt le regard intéressé des visiteurs qu’il faut remarquer. Pour la première fois, la BNF rassemble quelques 300 clichés Nadar qui retracent l’histoire de cette famille, de leurs studios et de leurs folies innovatrices.

Si l’histoire n’a retenu que l’importance de Félix, l’exposition cherche à revaloriser son frère Adrien et son fils Paul, célèbres en leur temps.

Le pseudonyme Nadar naît des mains de Félix, subsiste ensuite grâce à Paul Nadar, le fils de Félix et Ernestine, puis Martha Nadar, la fille de Paul.

Leur légende est avant tout familiale et c’est en cela que le nom Nadar cache une sensibilité plurielle, des arts prolifiques et personnels.

Dans la famille Nadar, je demande… le grand frère !

Félix. C’est donc lui que l’histoire a retenu. Barbu ébouriffé, excentrique, il pratique un art échevelé. Ce Nadar n’a pas d’art que la photographie puisqu’il manie avec brio l’art de changer de casquette : entrepreneur, homme de science, il est aussi romancier, journaliste, patron de presse ou encore caricaturiste. Il est donc sur tous les terrains et ceci explique sa proximité avec les grands hommes de son temps, qui un Baudelaire, qui un Balzac, qui un Hugo.

Derrière l’objectif, il cultive également son excentricité, avec un costume d’esquimau par exemple.

Adrien Tournachon, Portrait de Félix Nadar, vers 1854, BnF, département des Estampes et de la photographie

Là où Félix surprend par son excitation, son frère Adrien Tournachon est de type calme bohème. Egalement peintre, sa sensibilité artistique influe sur son art, avec une grande attention pour les jeux de contrastes lumineux. Enfin, Paul, le fils de Félix entretient une relation conflictuelle avec son père dont le génie proclamé ne peut que lui faire de l’ombre.

Si Ernestine reste quelque peu en retrait, sa présence en tant que femme d’affaire se révèle essentielle lors des crises de l’histoire de l’atelier.

Le triptyque Nadarien nous dépeint un tableau aux couleurs variées, fort de son authenticité créative.

Une photographie mise en scène, théâtralisée

Si Nadar est l’étiquette rassemblant une famille, c’est également l’enseigne d’une entreprise, le symbole d’un empire financier. L’exposition met en valeur la succession des ateliers dans lesquels les Nadar font oeuvre. On y voit donc des photographies de l’immeuble de Félix, au 35 boulevard des Capucines au moment où l’entreprise est en plein essor. Après la faillite, l’hôtel particulier de la rue d’Anjou accueille les activités de Félix et Ernestine. A l’intérieur comme à l’extérieur, les espaces sont propices à la mise en scène : de la terrasse au jardin, de l’atelier d’artiste à la verrière : chaque lieu stimule l’imagination du photographe.

La photographie démocratisée

Chacun veut faire immortaliser son portrait dans le studio Nadar : il y a là un nouvel effet de mode qui coïncide avec l’évolution des techniques photographiques. Si jusque-là tout photographe n’est pas considéré comme un artiste, dans la mesure où l’on estime que leur production n’est pas le fruit d’un travail acharné, par comparaison avec la noblesse de la peinture par exemple, Nadar parvient à faire avancer un mode de pensée. Dorénavant, le photographe n’est pas simple artisan, mais devient artiste au sens fort : son travail est un art ! Concilier l’aspect commercial et artistique de la photographie devient donc un défi.

Se pressent dans les ateliers Nadar de grandes personnalités : Charles Baudelaire, Les Frères Goncourt, Gustave Doré, Alexandre Doré, Mallarmé, Georges Sand : tous les intellectuels du XIXème sont présents en une mosaïque prolifique dont rend massivement compte l’exposition. Toutes les professions sont mises en valeur, de l’écrivain jusqu’à l’actrice : Sarah Bernhardt bénéficie d’une touchante représentation en Pierrot assassin qui fait l’affiche, ou encore drapée en noir pour souligner la délicatesse et la douceur de ses traits.

baudelaire
[Sarah_Bernhardt]

Félix Nadar, Charles Baudelaire, 1862, BnF, département des Estampes et la

photographie

&

Félix Nadar, Sarah Bernhardt, drapée en noir, 1864, BnF, département des Estampes et de

la photographie

Les liens que tissera Félix Nadar avec le monde des intellectuels lui donneront sans doute l’idée de projet de Panthéon des célébrités de son temps : il s’agit du fameux Panthéon Nadar, fruit de la fibre caricaturiste de Félix, et qui motivera son appétence pour les portraits photographiés.

Innovations technologiques ou l’art d’être en avance sur son temps

L’évolution des mentalités va de paire avec celle des techniques : le temps de pose est grandement réduit et conduit à l’instantané. Paul Nadar va développer une pratique de la retouche, jouant avec des négatifs pour créer, par exemple, des effets de flou.

Félix Nadar, lui, va davantage s’intéresser à l’éclairage artificiel dont il dépose le brevet en 1861. L’exposition nous montre à ce titre des clichés des expérimentations faites dans les catacombes ou encore dans les égouts de Paris.

Félix Nadar, Catacombes, crypte n°9, 1862, BnF, département des Estampes et de

la photographie

Enfin, l’intérêt de Félix pour le monde de l’aviation ne passe pas inaperçu : il organise l’excursion du « Géant », ballon de 45 mètres commandé aux frères Godard. L’événement attire au Champ-de-Mars près de 200 000 personnes ! Cependant, le second vol tourne au fiasco puisqu’il donne lieu à un accident, bien trop médiatisé…

Nadar est donc bien une légende photographique et l’exposition a su rendre compte de la profondeur d’esprit de cette famille : les photographes qui se cachent derrière ce nom multiplient les pratiques artistiques. Chaque sensibilité aiguisée par l’expérience photographique est stimulée par les goûts d’une époque. Par leurs arts, les Nadar ont donc bien fait avancer la photographie, champ d’investigation dorénavant bien expérimenté !

Félix Nadar et sa femme Ernestine posant en ballon dans leur atelier, épreuve non recadrée, vers 1863, BnF, département des Estampes et de la photographie

Source :

http://www.bnf.fr/fr/evenements_et_culture/anx_expositions/

f.nadar_legende_photographique.html?rendermode=previewnoins&seance=1223931686613

Astrid de Casabianca

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