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Neige

Neige ça parle de poésie, du Japon, de haïkus et… de la neige. Ce petit livre est à la croisée du conte, de la fable, de la prose et de la poésie. Ainsi poésie et narration s’entremêlent et s’y confondent, suscitant une réflexion sur l’essence de la poésie. C’est l’hiver, le froid est là et ça vous déprime, et bien dans Neige Maxence Fermine nous apprend à peindre l’hiver, à lui redonner des couleurs à coup de haïku.

 © Photo de Babelio

De l’apprentissage de l’art du haïku à l’apprentissage de la vie

Neige c’est l’histoire du périple de Yuko, jeune poète de 17 ans amoureux de la neige, écrivant des haïkus, petits poèmes de trois vers et de 17 syllabes ayant tous la neige pour thème. Oui mais voilà les poèmes de Yuko sont aussi blancs que la neige. Ils manquent de vie. Yuko traverse donc le Japon et les Alpes japonaises pour aller à la rencontre de Soseki, très vieux maître en poésie, ancien samouraï, afin que ce dernier lui apprenne à « mettre de la couleur dans ses poèmes ». Le périple de Yuko n’a pas pour seul but l’apprentissage de l’art du haïku, c’est l‘apprentissage de la vie.

Au terme de cet apprentissage poétique il découvre, entre autres, la couleur et l’amour. La notion de parcours, autant géographique que symbolique, est le cœur même de ce roman initiatique. Yuko n’écrit qu’en hiver. Il se donne ce temps et cet espace pour écrire. Hors de l’hiver, il oublie la poésie. Sa poésie est jeune, blanche, trop blanche lui dit-on. La couleur qui manque à sa poésie, chacun peut le lire à sa manière. C’est le corps, l’incarnation, l’organique, la part d’ombre, la souffrance.  C’est pourquoi le premier enseignement du maître Soseki semblera étrange à Yuko. Le maître lui demande de fermer les yeux et de lui dire ce qu’il voit. Au premier abord, le jeune homme pense qu’il ne voit aucune couleur. Puis il comprend que “voir”, signifie être attentif à  la réalité toute entière.

Délicatesse de l’art japonais et spiritualité bouddhiste

En introduisant dans son roman des poèmes japonais de Bashô et d’Issa, Maxence Fermine puise son inspiration auprès des grands maîtres du haïku. Lorsque le jeune Yuko doit répondre à son père qui lui demande de justifier son amour de la poésie et du haïku, Fermine fait dire à son personnage : « un matin, le bruit du pot d’eau qui éclate dans la tête fait germer une goutte de poésie, réveille l’âme et lui confère sa beauté. » Référence au célèbre haïku de Bashô:

   « Nuit glaciale

         la cruche qui éclate

             me réveille »

                  Neige c’est une immersion au cœur des principes bouddhistes. Dans la réponse que Yuko oppose à son père qui lui assène que « la poésie n’est pas un métier, [juste] un passe-temps. Un poème c’est une eau qui s’écoule. Comme cette rivière », le jeune homme  témoigne de l’esprit qui caractérise le haidjin : « C’est ce que je veux faire. Je veux apprendre à regarder passer le temps. » Il semble avoir compris que la poésie s’écoulait comme la vie elle-même et qu’écrire un haïku c’était la célébrer dans son impermanence, principe bouddhiste majeur.

                   Yuko s’émerveille des choses les plus humbles. Autant de sujets dignes d’inspirer des haïkus. Le narrateur, nous donnant à voir trois haïku écrits par Yuko, en fait ce commentaire élogieux : « C’est cela, un haïku : « Quelque chose de limpide. De spontané. De familier. Et d’une subtile ou prosaïque beauté. »

Photo ©Littérature portes ouvertes 

Un paradoxe au cœur du roman ?

Si le jeune Yuko est en quête de la perfection du haïku il vit cependant selon des principes qui sont en opposition totale avec la philosophie du zen qui anime et porte ce genre littéraire. Son obsession de la neige trahit une soif d’Idéal et d’Absolu qui le détourne de la vie humble que chantent les haidjin. Il manque la couleur à son écriture. Or, la couleur, c’est la vie. Elle s’oppose au blanc de la neige, parfois considéré comme une non couleur, qui symbolise l’évanescence, l’idéal, le spirituel et l’évasion dans le rêve éthéré. Si la neige rend Yuko capable des plus belles compositions, elle est aussi son talon d’Achille en cela qu’elle l’enferme dans une pensée unique, une vision du monde parcellaire, un « au-delà » du monde visible très loin de l’esprit même du haïku.

Yuko n’est pas le seul, dans le roman, à poursuivre cette quête d’Absolu. Il rencontre Neige, la femme de Soseki qui s’avère être funambule. Comme pour Yuko, la vie simple que mène Neige entre son époux et sa fille ne suffît plus à satisfaire son goût d’Absolu et elle fera tendre un fil entre deux montagnes pour reprendre sa vie de funambule.

                  « En vérité, le poète, le vrai poète, possède l’art du funambule. Écrire, c’est avancer mot à mot sur un fil de beauté, le fil d’un poème, d’une œuvre, d’une histoire couchée sur un papier de soie. (…) Le plus difficile, pour le poète, c’est de rester continuellement sur ce fil qu’est l’écriture, de vivre chaque heure de sa vie à hauteur du rêve, de ne jamais redescendre, ne serait-ce qu’un instant, de la corde de son imaginaire. En vérité, le plus difficile, c’est de devenir un funambule du verbe. » (Maxence Fermine)

Soulignons toutefois que si Maxence Fermine fait de Neige une funambule hors du commun, il la fait aussi tomber de son fil. L’enjeu pour Yuko semble donc être de comprendre l’impasse à laquelle aboutit son refus du réel et de l’instant présent.

Photo par @aure_lee_ly

Floriane de Toffoli

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