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Nous et les autres, des préjugés au racisme : Musée de l’Homme

“Je suis pas raciste mais…”. À cet ami qui pense que ses préjugés n’ont rien à voir avec du racisme, le Musée de l’Homme répond par une exposition originale et pédagogue, qu’il est bon d’aller voir en ces temps difficiles.

Les amoureux de muséographie comme les curieux, tous ressortiront enchantés par les dispositifs scénographiques immersifs qui font du visiteur un acteur de l’exposition.

“Moi et les autres”, moi et mes préjugés

Le visiteur est d’abord encouragé à interroger son rapport aux autres. Il est face à  un mur où des personnes sont catégorisées selon des critères physiques, sociaux ou religieux; “cet homme-ci est juif, cette femme-là est riche”. L’objectif est de le mettre face à sa tendance à catégoriser les autres. Il ne s’agit pas de le culpabiliser mais plutôt de dévoiler un mécanisme commun qui conduit à tous les préjugés que l’on connaît.

Le visiteur débarque ensuite dans une salle d’attente d’aéroport reconstituée, lieu emblématique de la diversité, où il est invité à jouer sur des tablettes intéractives à des tests relatifs aux questions d’identité et d’altérité. Là encore, l’objectif n’est pas de savoir si l’on est raciste ou non mais de mettre en évidence le fait que nous vivons immergés dans un bain de préjugés fondés sur les apparences.

De cette façon, l’exposition adopte une posture humble: le point de vue n’est pas moralisateur mais scientifique, l’objectif est de comprendre et non d’accuser.

Dans cette même perspective, le visiteur passe par un portique pour accéder au reste de l’exposition. Chaque passage déclenche une phrase aléatoire qui catégorise une personne à partir d’un trait caractéristique. A mon passage, une petite voix a dit :“celle-ci, c’est forcément une voleuse”. L’effet est sans appel; le dispositif révèle le caractère absurde de ces préjugés et fait sourire.

“Race et Histoire”, l’institutionnalisation du racisme

Le visiteur entre ensuite dans la partie historique de l’exposition qui s’attache à expliquer comment l’on est passé des préjugés au racisme institutionnalisé.

Il est d’abord amené à comprendre comment s’est construite la notion de race entre le XVIIe et le XIXe siècle en France, puis il accède à trois espaces renvoyant à trois périodes historiques différentes qui ont institutionnalisé le racisme: la ségrégation raciale aux Etats-Unis, l’Allemagne nazie et le Rwanda indépendant.

Si les causes et la mise en application du racisme institutionnalisé sont chaque fois différentes, on retrouve systématiquement un élément commun. Il semble en effet que la fin du racisme institutionnalisé n’a pas mis fin au racisme. Cette idée est rendue visible dans chacun de ces espaces où la vidéo d’explication, qui dresse l’état des lieux de ces sociétés depuis la fin du racisme institutionnalisé, emploie à chaque fois l’expression “et pourtant”; la ségrégation raciale aux Etats-Unis a disparu et pourtant le racisme contre les Afro-Américains n’a pas disparu, en témoignent les dernières grandes manifestations “Black lives matter”.

De cette façon, l’exposition parvient à dire la complexité du racisme: il n’est pas un phénomène politique mais profondément social, il a diparu des lois mais il est toujours présent dans les pratiques sociales. Une question s’impose:  et maintenant, où en est-on ?

“État des lieux”

C’est à cette question que répond la troisième partie de l’exposition.

Le visiteur pénètre dans un espace où la scénographie rappelle un laboratoire scientifique. L’objectif est de montrer que la notion de race n’est pas valable scientifiquement et que nos différences physiques ne sont que le fruit de notre histoire passée et de variations génétiques qui ne concernent qu’une part infime de notre génome. Une nouvelle fois, il s’agit de mettre en lumière l’absurdité du racisme.

On sait à présent que son invalidité scientifique n’a pas conduit à sa disparition sociale, c’est pourquoi la visite se poursuit par la découverte d’une “data room” où une multitude de données concernant le racisme dans la société française ont été collectées. On s’étonne alors que si les actes racistes recensés ont connu une baisse notable entre 2015 et 2016, la discrimination à l’embauche est toujours aussi importante, en témoigne ce testing.

L’état des lieux se termine par un grand écran sur lequel apparaissent des chercheurs qui expliquent  les préjugés actuels dont souffrent les groupes minoritaires.

Le sociologue Jérôme Berthaut pose notamment la question de la responsabilité des médias dans la construction des préjugés à partir de l’exemple des banlieues qui sont, selui lui, devenues des objets médiatiques construits à partir de représentations figées. Le spectateur, qui regarde un reportage sur la banlieue au journal télévisé, s’attend à voir des barres d’immeubles à perte de vue, des jeunes qui ne parlent pas bien français et le tout couronné par un climat général d’insécurité, car c’est ainsi que ces reportages lui ont toujours montré la banlieue.

Son intervention pose question: par ces types de reportage, les médias ne contribuent-ils pas à une nouvelle forme d’institutionnalisation des préjugés ?

Vivre ensemble

Finalement, le visiteur est amené à quitter l’exposition en traversant les lettres qui forment le mot “EGALITE”.

 

Ce mot n’a rarement eu autant de sens qu’après cette exposition, qui parvient non seulement à faire du racisme un objet d’exposition mais aussi et surtout qui donne à comprendre et à penser le racisme et ses formes actuelles dans nos pratiques quotidiennes. C’est une ôde au vivre ensemble, courez-y.

Crédits photos:

Le Musée de l’Homme

Informations pratiques:

Musée de l’Homme, 17 place du Trocadéro

Tous les jours sauf le mardi, de 10 h à 18 h

Plein tarif: 12€

Tarif réduit: 10€

Jusqu’au 8 janvier 2018

Hermine Chaumulot

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