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Ô VOUS, FRÈRES HUMAINS, D’ALBERT COHEN

« Un enfant juif rencontre la haine le jour de ses dix ans. J’ai été cet enfant. A.C. » Voici ce qu’on peut lire sur la quatrième de couverture du roman d’Albert Cohen, Ô vous, frères humains. À 20 ans, cette lecture fait écho à ma propre expérience. À 20 ans, nous faisons partie de cette génération des attentats, la génération « Charlie », la génération « Bataclan ». Triste génération marquée au fer rouge par la haine et qui compte sur la Kulture pour être sauvée. Albert Cohen, entends notre appel !

Belle du Seigneur, Mangeclous, Solal, …etc. Est-il encore nécessaire de présenter Albert Cohen ? Né en 1895 à Corfou (Grèce) et mort en 1981 à Genève, Albert Cohen est sans doute l’un des écrivains les plus importants du XXème siècle. On le connaît peut-être moins pour son rôle diplomatique auprès des réfugiés, étant successivement conseiller juridique du Comité intergouvernemental pour les réfugiés pendant la guerre, puis directeur de l’institution spécialisée dans cette question aux Nations Unies. Il sera chargé d’élaborer l’accord international relatif à la protection de ceux que l’on rejette. Combat d’une vie qui s’explique par sa propre condition. D’une famille juive séfarade, l’antisémitisme fera partie de sa vie et de son œuvre. Récit du jour de mes 10 ans (1942) mais surtout Ô vous, frères humains en témoignent.

Récit d’un traumatisme

Ô vous, frères humains est avant tout le regard d’un homme au crépuscule de sa vie sur l’événement peut-être le plus traumatisant de son existence : paradoxalement, le jour de ses 10 ans, l’âge de l’innocence, des premières amours. Nous sommes à Marseille, dans une France se relevant difficilement de l’Affaire Dreyfus. Le petit Albert sort de l’école, l’argent pour son anniversaire en poche. Souhaitant faire un cadeau à sa mère, il tombe sur un camelot vendant de la lessive. Le cadeau idéal. Mais, alors qu’il s’approche du vendeur pour lui acheter sa camelote, ce dernier reconnaît en l’enfant l’objet d’une haine aveugle : Albert est juif. Son seul crime. Il le traite de « youpin », de « copain à Dreyfus » et d’autres insanités que l’on retrouve dans la rhétorique d’extrême droite. S’ensuit, une chute longue, lente, douloureuse, dans la folie, au gré des rues marseillaises. Comment ce gosse peut-il être à ce point haï ? Comment les Français peuvent-ils le détester comme cela, gratuitement, alors que lui, il les aime les Français ! Comment vivre avec l’idée qu’on ne sera jamais aimé ?

Cette longue descente en enfer, Cohen la traduit magistralement dans son écriture. De longues phrases, marquées par ce style « parlécrit » si cher à l’écrivain et des anaphores omniprésentes témoignent de cette incompréhension, de cette folie qui rongent le jeune Cohen. L’écriture, c’est cela qui sauvera Albert Cohen. L’écrivain a entretenu jusqu’à la fin de sa vie une relation particulière avec elle et la page blanche « ma consolation, mon ami intime ». L’écriture, son refuge face à cette société où la haine s’affiche sur les murs. L’écriture, refuge face aux peurs du petit Albert toujours resté là, en l’écrivain. L’écriture où il témoigne de l’amour incommensurable qu’il a pour sa mère.

 

Une œuvre nécessaire

Cette lecture, c’est un peu grâce à Luz, le dessinateur « rescapé » de l’attentat contre Charlie Hebdo. En 2016, sort son adaptation en roman graphique de l’œuvre de Cohen. Lui aussi, il a connu la haine aveugle le jour de son anniversaire. Par cet album, Luz souhaitait rappeler que des gens ont également été les victimes des attentats de janvier 2015 uniquement parce qu’ils étaient juifs. Si ça vous intéresse, Luz expose les dessins de son adaptation au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme (jusqu’au 27 mai 2017).

Je me suis donc tourné vers l’ouvrage de Cohen. Et putain, ça fait du bien !

Ô vous, frères humains est une autobiographie contre la haine, pour changer les « haïsseurs », « mes frères en la mort ». Car plus rien de nous différencie en la mort. Un appel universel à la tolérance qui nous permet de saisir la violence de nos paroles, nous, ceux qui n’ont jamais subi la haine et le harcèlement. Ce qui est vraiment marquant dans ce roman, c’est que le livre ne tombe pas dans le concept religieux et foireux de l’amour du prochain. Car comment l’amour de l’autre, celui pour lequel on pourrait mourir, peut-il exister pour des milliards d’inconnus. « Ah comme ils aiment peu et comme ils se contentent de peu, les aimants du prochain ». Un discours contre le dogme religieux qui fait du bien. Mis en exergue par les anaphores « En vérité, je vous le dis… ». Ou comment l’humour vainc la haine ! Bref, un discours salutaire pour notre société ! À lire (ou relire) !

Quelques petites citations pour vous donner envie de lire ce livre

« Si ce livre pouvait changer un seul haïsseur, mon frère en la mort, je n’aurais pas écrit en vain »

« Toi, tu es un youpin, hein ? Tu es un sale youpin, hein ? Je vois ça à ta gueule, tu manges pas de cochons, hein ? Vu que les cochons se mangent pas entre eux, tu es avare, hein ? Je vois ça à ta gueule, tu bouffes les louis d’or, hein ? Tu aimes mieux ça que les bonbons, hein ? Tu es encore un Français à la manque, hein ? Je vois ça à ta gueule, tu es un sale juif, hein ? Un sale juif, hein ? Ton père est de la finance internationale, hein ? Tu viens manger le pain des Français, hein ? Messieurs dames, je vous présente un copain à Dreyfus, un petit youtre pur sang, garanti de la confrérie du sécateur, raccourci où il faut, je les reconnais du premier coup, j’ai l’œil américain, moi, eh ben nous on aime pas les juifs par ici, c’est une sale race, c’est tous des espions vendus à l’Allemagne, voyez Dreyfus, c’est tous des traîtres, c’est tous des salauds, sont mauvais comme la gale, des sangsues du pauvre monde, ça roule sur l’or et ça fume des gros cigares pendant que nous on se met sur la ceinture, pas vrai, messieurs dames ? Tu peux filer, on t’a assez vu, tu es pas chez toi ici, c’est pas ton pays ici, tu as rien à faire chez nous, allez, file, débarrasse voir un peu le plancher, va un peu voir Jérusalem si j’y suis » p. 39

« Bien sûr, antisémites, âmes tendres, bien sûr, ce n’est pas une histoire de camp de concentration que j’ai contée, et je n’ai pas souffert dans mon corps en ce dixième anniversaire, en ce jour de mes dix ans. Bien sûr, le camelot n’a fait que donner de la honte à un petit enfant, il l’a seulement renseigné sur sa qualité d’infâme. Bien sûr, il l’a seulement convaincu du péché d’être né, péché qui mérite le soupçon et la haine. Mais ce n’est tout de même pas mal d’apprendre à un doux petit enfant qu’il est un maudit et de tordre à jamais son âme. Bien sûr, on a fait bien mieux depuis. »

« Ô vous, frères humains, vous qui pour si peu de temps remuez, immobiles bientôt et à jamais compassés et muets en vos raides décès, ayez pitié de vos frères en la mort, et sans plus prétendre les aimer du dérisoire amour du prochain, amour sans sérieux, amour de parole, amour dont nous avons longuement goûté au cours des siècles et nous savons ce qu’il vaut, bornez-vous, sérieux enfin, à ne plus haïr vos frères en la mort. Ainsi dit un homme du haut de sa mort prochaine. »

Crédits photos :

Image 1 : Portrait de Cohen

Image 2 : planche de Luz, ô vous, freres humains

Charles Fery

 

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