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Plongez dans les pensées vacillantes d’un meurtrier condamné à l’oubli

« Je n’ai pas peur de la mort. Je ne peux pas empêcher ma mémoire de s’effacer. Le moi qui aura tout oublié ne sera plus le moi d’aujourd’hui. Si je ne parviens pas à me souvenir du moi d’aujourd’hui, même si la vie après la mort existe, le moi dans l’au-delà ne sera pas moi. Alors je me fous de l’après-vie. Une seule chose me préoccupe aujourd’hui, tout faire pour que Eun-hee ne se fasse pas assassiner, avant que toute ma mémoire n’ait disparu. C’est mon karma. Et mon unique lien avec la vie. »

Kim Byeong-su a soixante-douze ans. Vétérinaire retraité dans un paisible village de Corée du Sud, il est atteint d’Alzheimer. Mais derrière le masque d’un petit vieux passionné de poésie et de Nietzsche se cache un des plus grands meurtriers de la région. Suite à un accident de voiture qui lui a fait passer le goût du meurtre il y a vingt ans, il vit avec sa fille adoptive, Eun-hee.

Malgré son statut de retraité du crime, il ne cesse de courir contre le temps et contre sa mémoire afin de mener à bien son dernier crime : trouver le nouveau meurtrier en série qui sévit dans la région et qui menace Eun-hee, et en faire sa dernière victime.

Peu à peu, l’homme est piégé par sa propre mémoire. Même s’il tente de se souvenir, en emportant toujours avec lui un carnet et un magnétophone, Kim Byeong-su perd progressivement le contrôle de son propre esprit, et donc de ses actes.

Kim Young-ha, un écrivain sud-coréen face à la perte des souvenirs ?

« Ce roman est le mien. […] C’est à moi de l’écrire, il n’y a que moi qui puisse le faire. » p. 152. Note de Kim Young-ha au lecteur.

Kim Young-ha naît en 1968 en Corée du Sud et passe une enfance ballottée entre les différentes affectations de son père militaire. Suite à une intoxication au gaz, il perd tous ses souvenirs à l’âge de 10 ans, ce qui peut expliquer son rapport spécifique à la question de la mémoire. Il devient célèbre en 1996 avec son premier roman La Mort à demi-mots, un polar qui décrit le Séoul des années 1990 à travers le regard d’un narrateur tueur. Kim Young-ha est considéré comme l’un des chefs de file de la littérature sud-coréenne moderne, par son regard froid et incisif sur sa génération.

Dans Ma Mémoire assassine, Kim Young-ha fait prendre au polar un tout autre tour, par le point de vue original d’un meurtrier qui perd peu à peu sa mémoire, et qui échoue ainsi à organiser son crime. Au-delà d’un polar décrivant le crépuscule d’un serial killer, on trouve dans ce roman un vieil homme qui cherche sa vérité intérieure et qui s’interroge sur le sens de ses crimes passés.

Avec son livre, Kim Young-ha apporte deux façons de considérer la mort. Celle, brutale et froide que sème le meurtrier qu’est toujours Kim Byeong-su ; et celle qu’il subit : la mort lente apportée par la vieillesse et la maladie.

Alzheimer, un rapport ambivalent et conflictuel à la réalité

« Les hommes sont tous prisonniers sur temps. Et ceux qui sont atteints d’Alzheimer sont enfermés dans une prison dont les cellules rétrécissent de plus en plus vite. J’étouffe. » p100.

Ce roman de Kim Young-ha illustre avec talent une des peurs viscérales de l’Homme : celle de perdre le contrôle de sa mémoire, et donc de la réalité qui l’entoure. Dans Ma Mémoire assassine, la maladie d’Alzheimer ne frappe pas un homme ordinaire mais un meurtrier en série. Si sa froide logique de criminel ressurgit parfois, décidée à tuer pour protéger Eun-hee, la perte de mémoire devient alors pour lui un enjeu de taille et le ramène à sa condition d’homme. Sans mémoire, impuissant, il ne peut plus veiller sur sa fille adoptive. L’affaiblissement est par conséquent double : physique, par la dégénérescence du corps autrefois jeune et puissant, et moral, par le désespoir de voir sa mémoire lui filer entre les doigts.

« Les mots disparaissent. Mon cerveau me fait de plus en plus penser à un concombre de mer, gluant et percé de petits trous. Tout s’en échappe. » p24

L’écriture de Kim Young-ha se penche sur l’absurdité des réalités ordinaires. Dans Ma Mémoire assassine, chaque geste du quotidien devient une épreuve de mémoire, et chaque fait est décortiqué par un esprit malade qui ne se souvient pas de son propre environnement social. Par le biais de l’esprit malade du personnage, l’auteur interroge le rôle de la mémoire dans la construction de notre réalité. En effet, ses souvenirs confus amènent Kim Byeong-su à se construire peu à peu une réalité parallèle à celle du monde extérieur.

Une confusion qui se propage, de l’esprit du personnage à celui du lecteur

« Je ne sais plus où j’en suis. En perdant la mémoire, mon esprit perd aussi son domicile. »

p. 49

L’écriture fragmentaire de Kim Young-ha reflète et même imite le cours toujours interrompu ou effacé par la maladie de la pensée du meurtrier. La mémoire chancelante du personnage revient sans arrêt sur des faits déjà mentionnés par l’auteur, les corrige, et finit par insinuer dans l’esprit du lecteur le doute : où est la réalité ? Comment peut-on juger de la réalité de ce que l’on lit, dans la mesure où, enfermé dans l’esprit de Kim Byeong-su, notre seul point de vue sur l’intrigue est faussé par la maladie.

L’histoire dévoile peu à peu de nouveaux éléments troublants. Les souvenirs, les faits, tout est mis sens dessus dessous par la mémoire malade de Kim Byeong-su, jusqu’à ce que le lecteur lui-même ne sache plus distinguer la vérité des mirages de la maladie dans l’esprit du personnage. Le lecteur finit lui aussi par être piégé par Alzheimer.

Entraîné et manipulé par l’auteur au fil des pages, les dernières pages achèvent de nous perdre complètement dans cette question de la réalité. On se demande alors s’il ne faudrait pas le relire immédiatement pour essayer de saisir une vérité à jamais enfouie sous le voile de la maladie.

Sources :

La Mémoire Assassine, de Kim Young-ha, 2015, Editions Philippe Picquier.

Image : http://www.editions-picquier.com/ouvrage/ma-memoire-assassine-2/

Marion Le Mière

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