Inklassable

Quand la poétubeuse Solange nous parle industrie culturelle !

Qu’on l’aime ou qu’on ne la supporte pas, qu’on la suive beaucoup, de temps en temps ou pas du tout, moquée ou estimée, perturbante, irritante, attendrissante, Solange Te Parle a en tous cas beaucoup à nous dire sur l’identité de l’artiste-Youtube et de sa place dans le cercle « de ceux qui créent ».

Auteure de multiples expériences sur Youtube, elle se définit, s’invente et questionne la catégorie qu’elle façonne et explicite simultanément : Solange est « poétubeuse ».

Que se passe-t-il lorsqu’on additionne une plateforme de diffusion massive de contenu vidéo et d’échanges à une proposition artistique rigoureuse, tout à fait personnelle, aussi dérangeante soit-elle, mais toujours de qualité ?

La culture décomplexée

Derrière Solange, il y a Ina Mihalache, comédienne née à Montréal et installée à Paris depuis 2004. Elle travaille d’abord activement à réaliser son ambition de percer dans le milieu du cinéma, mais se confronte vite aux limites d’un vase clos. C’est Youtube qui lui permet de franchir les barrières et de rencontrer un public inédit. Nous sommes le 21 Novembre 2011, Solange se propose depuis d’« apporter du réconfort artistico-psycho-rigolo aux gens qui me ressemblent via l’internet ». Ina-Solange créer ainsi un double artistique qu’elle met en scène autant qu’elle filme, qu’elle se filme.

En nous proposant des contenus variés, autour de petites problématiques de la vie quotidienne, Solange parle beaucoup d’elle pour nous parler à nous, de nous. Si tu l’écoutes, Solange te parlera féminité, nudité, sexualité, mais surtout culture. Solange est médiatrice culturelle à portée de clic. Livres, films, expo, spectacles vivants, elle te partage ses coups de cœur encadrés par un contrat de lecture tissé avec attention.

Du langage sur le langage 

Solange te tutoie et te parle « bizarre ». En fait, elle te parle langage. Au-delà du fait qu’elle ait décidé d’effacer son accent québécois au profit de l’accent français, c’est souvent son élocution – sa première performance – qui retient l’attention lorsqu’on l’écoute pour la première fois.

 

Elle se placer dans une démarche de rupture qu’elle compare notamment avec l’histoire de

la peinture : « l’élocution d’un acteur c’est un peu comme le pinceau d’un peintre : il y a ceux qui essayent de recréer le réel et il y a les autres, ceux qui font des tâches ». Reproduire le réel ne l’intéresse pas, elle préfère privilégier « l’émotion au message » et invente ainsi une autre forme de discours.

L’incommunicabilité en partage 

Ce qui caractérise Solange et la différencie encore d’une énième proposition de vulgarisation culturelle, c’est la dévalorisation artistico-masochisto-constructive qu’elle entretient.

Solange détourne l’effet liste angoissant d’un agenda culturel saturé et éloigne la petite voix qui nous murmure à l’oreille « je suis nul(le) car n’ai pas lu ça », « je ne connais pas ça », « je ne suis pas allé(e) à tel endroit » puisqu’elle-même nous répète qu’elle ne tient pas le rythme.

Comme d’autres, elle prend le parti de s’exposer dans toute sa fragilité et ses failles.

Solange est une trentenaire intranquille qui cherche à communiquer avec le monde, avec Youtube. Elle nous confie sans honte ses doutes, ses insatisfactions, ses angoisses, nous expose ses questionnements existentiels et les sentiments inavouables qui la hantent. Envie, jalousie, Solange ne s’épargne rien et met en scène son auto-procès permanent. Libérateur pour elle ? Déculpabilisant pour nous ? À vous de juger.

Elle sait bien que l’adhésion à un discours se fait dans le « chaud » de l’affect plutôt que dans le « froid » du message. Solange organise un « vouloir vivre » autour des paroles que son public attend, espère. Dans sa description elle annonce « je parle dans ta tête » … dans mon inconscient ?

 

Sensorialité malgré l’écran

Elle mise sur la proximité maximale, une communication cœur à cœur, âme contre âme. Solange nous invite dans toutes les pièces de son appartement et même dans son lit… ou dans sa baignoire. Youtube, petite télé à portée de main nous fait visiter son monde en toute intimité.

Dans « coeur brisé », on l’imaginerait presque traverser l’écran et enlacer le spectateur dans, ou quand elle nous murmure des « je t’aime » qu’elle nous invite à relayer. Solange tente d’humaniser son medium et en fait un vecteur de sensibilité.

 

Mais Solange a aussi des solutions : elle nous partage les petites techniques qui lui permettent de se mettre en route. Car Solange est avant tout une artiste, et elle le revendique. Elle nous laisse nous faufiler dans les coulisses de la création, le making of est aussi performance.

Solange, cheffe de fil poétubeuse

Solange nous livre presque une doctrine qui traduit une certaine conception de l’artiste-artisan Youtube dont elle est la cheffe de file. Dans « Narcissique 2.0 » elle développe une théorie autant qu’elle dévoile avec une sincérité désarmante sa quête de sens à travers la recherche assumée d’une visibilité. Son sentiment tragique de la vie à elle ? Sa soif d’exister.

Par une succession de groupes de mots attachés les uns avec les autres, enchaînement dont on ne distingue plus les limites, assemblage mécanique de courtes phrases graves et sans appel, on croirait presque entendre la voix de Guy Debord dans son film La société du spectacle. Mais c’est bien Solange qui parle, tour à tour face caméra et à distance avec un cadrage qui la met en abyme.

« Je dois fournir non-stop des signes de mon activité sous peine de disparaître. Pour être heureux vivons cachés ça c’était avant. Maintenant soyons visibles et faisons envie. Je suis vue donc je suis. Tu me regardes donc j’existe. Je désire autant que je dénigre cette visibilité notre thérapie aux yeux du plus grand nombre infini de like les chiffres déterminent combien j’existe. »

Une écologie de l’attention

Le constat est simple : Solange est victime d’un modèle économique qui exige d’elle un rendement suffisant pour satisfaire un public réclamé par l’annonceur. Piégée, elle doit plaire à ce même annonceur et générer des vues tout en restant fidèle à sa signature esthétique. Elle se confronte donc à son tour au cercle vicieux de l’industrie culturelle qui tourmente nombre d’artistes et d’intellectuels.

 

Solange réfléchit, demande l’avis de ses abonnés, pose le problème dans tous les sens avec une grande lucidité. Et puis eurêka ! Elle semble finalement trouver un point d’équilibre avec Patreon. Cette plateforme de financement participatif permet aux artistes de trouver des mécènes qui les rémunèrent en fonction de leur production. Ainsi, Solange peut travailler plus sereinement à d’autres projets à côté, sans être esclave de « la course aux vues et la loterie de l’algorithme. »

Elle s’appuie alors sur une communauté qu’elle cible avec précision :

« J’aurai enfin la possibilité d’interagir davantage avec toi et te tenir au courant de mes activités, même dans les phases où je suis moins présente sur les réseaux. Je pourrai plus facilement cerner les questions qui t’occupent et me mettre dans ta peau pour créer du contenu qui te parle vraiment »

Avec ceux qui l’acceptent, Solange fonde sa religion. Elle organise sa technique de transmission « car s’organiser c’est survivre » et institutionnalise les membres du groupe.

Ce modèle sera-t-il plus viable pour elle ? Pour d’autres artistes qui cherchent à vivre de Youtube ? L’avenir nous le dira. En attendant, cela interroge notre façon de consommer de la culture.

À quoi, à qui décidons nous de donner notre attention ? Qu’est-ce qui, dans le contenu vidéo Youtube, vaut vraiment la peine de passer à travers nous ? « Plutôt qu’à vouloir s’émanciper, apprendre à choisir ses aliénations » nous propose Yves Citton dans L’écologie de l’attention.

Finalement, c’est peut-être ce que nous enseigne la poétubeuse Solange : avec douceur et intelligence, revenir sur nos propres pratiques, sur nos modes de pensée, dépasser le stade de l’émotion et avancer, se remettre en question et prendre des décisions pour sa vie, tout en finesse.

Méfiez-vous des apparences, ceux qui ne s’y intéressent pas sont superficiels : derrière son air lunaire, Solange est précurseuse, que cela plaise ou non aux professionnels de la profession.

Sources :
Cours de médiologie général, Regis Debray

L’écologie de l’attention, Yves Citton

https://www.youtube.com/channel/UCQfakletOMk9zXVRSHUdyDA 

https://www.patreon.com/solangeteparle 

 

Alice Mériaux

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