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Quartier Lointain de Jirō Taniguchi, le parfum de la mélancolie

Alors que le 11 Février 2019 nous avons célébré le deuxième anniversaire de la mort de Jirō Taniguchi, il m’a semblé indispensable de lui rendre un petit hommage en évoquant ici son « manga » ou « roman graphique » phare : Quartier Lointain, qui restera toujours dans ma mémoire. Un roman graphique encensé par la critique et pour cause ! D’une richesse et d’une émotion rarement égalées, le roman graphique de Taniguchi marque les esprits et continue de semer des interrogations sur soi-même et sur le rapport que chacun entretient avec les autres.

Taniguchi, roi des romans graphiques

Jirō Taniguchi, né en 1947 au Japon, est considéré comme un auteur de mangas destinés à de (jeunes) adultes (des mangas dits seinen et genkika). Il a débuté la bande dessinée en 1970 avec Un été desséché et son parcours d’auteur s’étend sur cinq décennies. Il connaît un grand succès en Europe notamment grâce à l’accessibilité et à la profondeur de son oeuvre, mais aussi par les thèmes universels qu’il aborde comme la beauté de la nature, l’attachement à la famille ou le retour en enfance. Le Journal de mon père (1994), Le Sommet des Dieux (2000), Un Ciel Radieux (2006) ou encore Le Gourmet Solitaire (1997) sont parmi ses oeuvres les plus célèbres et celles qui lui ont conféré une reconnaissance auprès de ses confrères. De par son succès critique, il a été l’un des précurseurs de la notoriété du manga en France. Néanmoins, au Japon, son talent a mis plus de temps à être apprécié que dans l’hexagone car son trait y était considéré trop sobre, et ses histoires parfois trop littéraires. « On dit que je suis un auteur qui ne suit pas les modes, qui travaille depuis longtemps et poursuit sa route » précise-t-il dans une interview pour Le Point. C’est en 1998 qu’il sort du commun des auteurs de bandes dessinées grâce à l’écriture de Quartier Lointain (Haruka-na Machi e). En France, les deux tomes de ce roman graphique slash manga slash bande dessinée furent publiés consécutivement en 2002 et en 2003 dans la collection « Ecritures » de Casterman. C’est cette même année 2003 qu’il obtient l’Alph-Art du meilleur scénario pour le tome 1 ainsi que le prix Canal BD des libraires spécialisés au Festival d’Angoulême. En 2015, le Festival organise en son honneur une exposition rétrospective.

Une histoire touchante et bien menée

« Je suis parti de l’idée de savoir ce qu’il serait possible de changer dans mon propre passé si je m’y retrouvais aujourd’hui avec la conscience qui est la mienne aujourd’hui » raconte-t-il lors d’une  interview pour Allociné à l’occasion de la sortie d’une adaptation de Quartier Lointain en film.

Commençons par resituer l’histoire. Hiroshi Nakahara, 48 ans, homme d’affaire et père de famille, se retrouve mystérieusement ramené dans la peau du jeune garçon qu’il était, lors d’un recueillement sur la tombe de sa mère dans son village natal. Propulsé dans le passé il revit alors sa vie d’adolescent tout en gardant une conscience d’adulte et pose un autre regard sur l’enfant qu’il a été et les histoires familiales dont il a été témoin. Il explique plus tard sur son livre : « Dans la vie d’un homme il y a des moments décisifs qui dans d’autres circonstances auraient changé nos vies […] 14 ans c’est l’âge qui m’a paru propice pour raconter ces tournants importants ».

Taniguchi propose avec un tel scénario un ressort déjà très exploité du voyage dans le temps, le fantasme que l’on peut dire universel de pouvoir revivre des scènes de notre vie. Dans ce livre, le retour à l’adolescence se fait dans un savant mélange entre émotion et mystère. Il parvient à nous entraîner dans cette histoire touchante, lentement, très lentement. La scène du retour de Hiroshi auprès de sa famille dans son corps de jeunesse mais avec sa conscience de presque-quinquagénaire fait partie de ces scènes poignantes qui donnent au livre une atmosphère mélancolique, le personnage principal étant à la fois ému et perdu par ce qui lui arrive, c’est cette belle sensation qui se distille entre les pages. Ce scénario émouvant et bien amené est illustré par des dessins réalistes dont Taniguchi a le secret. En interview, il parle de son dessin en évoquant ce qui le caractérise particulièrement : « Même s’il y a une méthode pour mêler la réalité et la fiction, j’éprouve un attachement aux petits riens qui font le quotidien. Je ne sais pas vraiment comment je fais. J’observe les choses avec minutie et j’en reproduis les détails, les aspects insignifiants que les gens ne remarquent pas. Je suppose que c’est avant tout ce souci de précision qui rend le récit encore plus réel. » Et c’est là que Taniguchi est un maître, il nous offre la société d’après-guerre japonaise, et des fragments de vie, de quotidien qu’il expose au fur et à mesure de ses cases, avec une maîtrise parfaite du noir et blanc, tout en nous donnant à contempler Hiroshi et ses questionnements, redécouvrant sa vie d’adolescent et ayant le pouvoir d’en changer le cours.

 

Réfléchir sur soi

Cette histoire nous tient en haleine grâce à la force de son récit et à l’introspection qu’elle nous propose. S’identifier au personnage est possible grâce à ce jeune homme car Taniguchi c’est aussi cela : parler des hommes, de leurs rapports, et donc de leur place dans le monde. Les rapports humains si subtilement construits nous laissent pantois. La légèreté de certains épisodes nous remplit le coeur, la dureté de certaines scènes fait monter les larmes et jamais l’on ne perd l’intérêt pour cette narration captivante. Puis, par moment, on s’interroge; « qu’aurais-je fait à sa place ? », on ne le saura jamais, mais on peut vivre par procuration cette sensation, par exemple lorsque tout lui réussit en tant qu’adolescent. Puis l’exaltation nous prend, comme si nous étions le seul complice qu’il n’ait jamais eu à savoir son secret, et donc à le comprendre. En refermant le livre, on a cette impression étrange d’avoir lu ces quatre cents pages trop rapidement, et en même temps on se sent plein de tout ce que l’histoire nous a apporté, de tout ce qu’elle a fait naître en nous et de tout ce qu’elle nous a fait ressentir, on est rassasié d’un délicieux plat. Taniguchi vise juste, et offre un roman d’une grande sensibilité (oserais-je parler de chef d’oeuvre?), que je conseille vivement au lecteur de se procurer, pour qu’il s’en fasse son propre avis et pour que ne tombe jamais dans l’oubli le talent de l’auteur.

Nathan SOLDA

SOURCES :

Critiques de Quartier Lointain sur SensCritique.com

Page Wikipédia de Jirō Taniguchi

Page Babelio de Jirō Taniguchi

Interview de Jirō Taniguchi pour Allociné, 22 novembre 2010

Interview de Jirō Taniguchi pour Coyote Mag #6, mars 2003, propos recueillis par Arno Moisseron, mis en forme

Interview de Jirō Taniguchi pour Le Point, propos recueillis par Romain Brethes

Portrait de Jirō Taniguchi, Archives du Festival de BD d’Angoulême, 12 février 2017

CRÉDITS

Archive Angoulême

Pinterest

Fnac.com

Nathan Solda

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