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Quatre road-trips littéraires

 

         Les romans de voyage font pour moi partie des plus fascinants : j’aime suivre des personnages qui prennent la route afin de poursuivre une quête, ou simplement découvrir le monde qui s’offre à eux. Je vous livre ainsi quatre coups de cœur …

 

Œdipe sur la route, Henry Bauchau : sur les routes de la Grèce antique

         L’histoire tragique d’Œdipe, héros de la mythologie grecque, est célèbre : apprenant qu’il a tué sans le savoir son père et de la même façon épousé sa mère, Œdipe, roi de Thèbes, se crève les yeux de désespoir. Alors que l’on pourrait penser que son histoire s’arrête ici, c’est justement à ce moment précis que Henry Bauchau fait débuter son récit.

         Œdipe est désormais un roi déchu, aveugle, accablé par le poids du parricide et de l’inceste qu’il a commis. Chassé de Thèbes, il quitte comme un mendiant la ville où il fut roi et débute une longue errance sur les routes de Grèce, accompagné de sa fille Antigone qui n’a pu se résoudre à le laisser partir seul.

         Œdipe sur la route est le lumineux récit d’un voyage pour nulle part. Œdipe, aveugle, se laisse littéralement guider par ses pas, toujours suivi de la loyale Antigone et épaulé par ceux qu’il croise sur son chemin. Chaque rencontre avec un personnage est l’occasion d’écouter son histoire et dans le récit du voyage d’Œdipe s’enchâssent ceux de Clios, de Constance et de Calliope…

         L’exil forcé d’Œdipe et d’Antigone se mue en une quête intérieure : comment surmonter la souffrance et les ténèbres que l’on porte en soi pour mieux se retrouver ? Dans cette quête, l’art sous toutes ses formes joue un rôle central. Henry Bauchau explore les pouvoirs émancipateurs de la musique, du chant, de la danse, de la sculpture et c’est tout simplement jouissif.

 

Les jardins statuaires, Jacques Abeille : voyage en terre inconnue

         Les jardins statuaires, c’est le récit d’un voyageur, rédigé à la première personne, qui parcourt un monde mystérieux dans lequel les hommes cultivent des statues.

         « J’étais entré dans la province des jardins statuaires. Il n’y a pas de ville ici, seulement des routes larges et austères, bordées de hauts murs que surmontent encore des frondaisons noires. »

         Le récit est dans un premier temps quasi-anthropologique : le voyageur visite les domaines dans lesquels des jardiniers plantent, soignent et amènent à maturité des statues, au terme d’un processus long et complexe. Le voyageur qui, comme le lecteur, est totalement étranger à ce monde, pose des questions et découvre peu à peu les règles d’organisation de cette société organisée autour de la culture de ces inquiétantes statues. Jacques Abeille crée dans son roman toute une société avec son propre écosystème de règles sociales, de croyances et de rituels.

         Ce récit anthropologique va peu à peu se muer en récit d’aventure. Le voyageur, au gré de ses explorations, va se retrouver de plus en plus impliqué dans ce monde qui se fissure.

         Cette présentation énigmatique est à l’image d’un roman mystérieux et unique. Devenez anthropologue, devenez explorateur ! Et osez parcourir les routes grises de cette contrée lointaine sous le regard froid des statues qui la peuplent…

 

La Horde du Contrevent, Alain Damasio : jusqu’au bout du monde

         Dans un monde où le Vent souffle sans discontinuer, où les rafales détruisent systématiquement tout ce que les humains tentent de construire, un groupe d’élite, formé depuis l’enfance, tente d’accomplir ce que personne n’a jamais réussi : remonter à l’origine du Vent.

         Ce groupe, c’est la Horde du Contrevent : 23 hordiers qui ont chacun un rôle précis mais aussi nécessaire à jouer dans l’accomplissement de la quête. Scribe, chasseur, éclaireur, soigneuse, aéromaître, le lecteur vit la quête à travers les yeux des différents personnages qui composent la Horde. Chacun est traversé par ses propres doutes, ses propres peurs, mais est aussi porté par la force du groupe avec qui, depuis plusieurs dizaines d’années maintenant, il remonte à pied vers l’origine du Vent. Leur quête va les porter aux confins du monde et les amener à traverser des terres inhospitalières où personne n’a jamais mis les pieds.

         Le roman est porté par le mouvement incessant du vent et des mots qu’Alain Damasio manie comme personne, exploitant toutes leurs potentialités, ce qui fait de ce roman une quête bouleversante aux confins du monde et de la langue.

 

Si par une nuit d’hiver un voyageur, Italo Calvino : la quête d’un lecteur

         Pour finir en beauté, voici une merveilleuse mise en abyme : le personnage principal de ce roman est un Lecteur en quête d’un livre. Comment débute cette quête ? Le Lecteur entame la lecture d’un roman mais il est vite déçu : à cause d’une erreur d’impression, son livre n’est composé que des trente premières pages reproduites plusieurs fois. Interrompu au beau milieu de sa lecture, le Lecteur se met en quête de la suite du livre et s’engage dans un jeu de piste qui va l’emmener plus loin que ce qu’il pouvait imaginer.

         Si par une nuit d’hiver un voyageur est un chef d’œuvre plein d’humour et de rebondissements. Accompagnée d’une Lectrice, notre Lecteur voyage de livres en livres et de pays en pays à la recherche d’un roman qui se construit à mesure qu’il se dérobe.

 

Cette quête, cher Lecteur, chère Lectrice, c’est la vôtre ! Alors, bon voyage !

 

Rédaction : Julie Mersiol

Crédit photo : Ion Turcan. Tous droits réservés.

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