Spektateur

Quel drôle d’oiseau êtes-vous ?

Métaphore en grec moderne veut dire déménager. Déménager pour se déplacer vers un autre. C’est la démarche que nous invite à adopter dans Tous des oiseaux. Déménager notre regard, et entrer dans une famille juive, germano israélienne, qui se déchire.

Dans la pièce, un personnage s’exclame vouloir « crever l’abcès de l’histoire » ; dès lors la révélation ne peut se faire que dans la violence, l’éclatement. Mouawad, à travers cet accouchement difficile de la mémoire, retisse le canevas de la majorité de ses œuvres. L’intrigue progresse dans un champ de mines, la vérité prend la force de déflagration d’une bombe. Eitan, parti en quête de ses origines en Israël, est la victime d’un attentat suicide. Autour de son lit d’hôpital, sa famille : parents, grands-parents et Wahida, sa fiancée d’origine arabe, se divise.

Derrière l’image de cette famille divisée se cachent des poncifs, mais ils ouvrent sur le rapport à l’altérité, problématique brûlante s’il en est. L’identité des personnages vacille, se pose alors aussi la question des origines, pour eux qui ont subi les drames de l’Histoire : la Shoah, la propagande soviétique, les massacres militaires, l’arrachement à la terre et à la langue maternelle…

« Comment devient-on « oiseau amphibie » ? »

L’intrigue devient le lieu où s’affrontent identité et origine. L’identité devient une source de repli, de crispation et un « diktat », que déplore Etgar. A l’inverse, la prise de conscience de l’origine, quoique difficile, mène à la réconciliation avec les autres mais avant tout avec soi-même.

Ce rapport entre identité et origine se noue autour de la figure d’Hassan ibd Muhamed el Wâssan, un penseur de langue arabe du XVème siècle, fait prisonnier par des corsaires chrétiens, offert au pape Léon X et forcé de se convertir au catholicisme, ce dont traite la thèse de Wahida. La légende de l’Oiseau Amphibie, clef de voûte de la pièce en est une autre illustration. Auteur d’origine libanaise, Mouawad nous invite à faire un pas de côté, en donnant la parole à « l’ennemi », « ennemi » comme l’Autre, antagoniste qu’il faut apprendre à comprendre. Comprendre aussi le processus de dépossession de son origine par la construction d’une identité.

 

Une nouvelle Babel ?

La question de l’origine s’enracine et se dit par la langue. Tour à tour, l’allemand, l’arabe, l’hébreux et l’anglais se rencontrent. La polyphonie babélienne de la pièce, surtitrée en français, exprime la difficulté à comprendre l’autre, à dépasser une barrière immédiate pour enfin pouvoir apprendre à se parler. La langue porte en germe le conflit, vis à vis des autres dans la clôture communicationnelle qu’elle peut générer. Mouawad écrit : « faire entendre les langues […] pour révéler les frontières et les séparations et tenter de remonter le fleuve du mal entendu, de l’incompréhension, de la colère, de l’inadmissible ». Au conflit extérieur fait écho le conflit intérieur, les personnages doivent se réconcilier avec eux-mêmes : en retrouvant la langue maternelle et en l’acceptant. Outre son rôle dramaturgique, ce tissage fait jouer à plein les possibilités du théâtre. Et le spectateur en prend plein les yeux et plein les oreilles surtout. On ne peut qu’être pris au jeu de la mise en scène, suivre les acteurs, perdu dans les méandres de leur propre histoire. On ne peut pas lire pleinement le texte dans toute la richesse de sa musicalité à moins de maîtriser parfaitement ces quatre langues, il n’y a que la scène pour permette ce tissage. Tout comme le glissement entre lieux, entre moments : ne pas raconter mais montrer.

 

Solène Galliez

Crédit : ©Simon Gosselin http://www.colline.fr/fr/spectacle/tous-des-oiseaux

Source :

Dossier de presse, Tous des oiseaux, Théâtre de la colline 2017

http://www.colline.fr/sites/default/files/documents/dp-oiseaux_def9.pdf

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