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Rencontre avec Agnès Troly – Festival D’Avignon

En 1947, Jean Vilar lance le Festival d’Avignon avec pour projet de créer un théâtre populaire décentralisé. Ce festival devient vite le rendez-vous incontournable du théâtre, et rassemble plus de 140 000 spectateurs par an. Cette année, pour la 72e édition du Festival d’Avignon, la thématique principale est dédiée à la question du genre. On a rencontré Agnès Troly, directrice de la programmation du festival pour l’interroger sur cette thématique et son rôle.

Quelles sont les principales activités d’une directrice de la programmation ?

Mon activité principale, c’est de bouger partout dans le monde et de rencontrer des porteurs de projets, des metteurs en scène, des chorégraphes, des artistes qui veulent proposer un projet au festival d’Avignon. C’est impossible de répondre à toutes les demandes car j’en reçois en quantités phénoménales. Mon choix se porte plutôt à aller découvrir des artistes que je ne connais pas encore plutôt que ceux que je connais très bien. Avant tout je veux découvrir.

Pourquoi la thématique du genre est-elle au cœur du Festival d’Avignon cette année ?

Lors du premier mandat de la direction d’Olivier Py, on a plutôt fait des focus géographiques ; Grèce, Argentine, Moyen-Orient, Afrique. Pour ce nouveau mandat, c’est l’occasion de partir sur des bases différentes. Lors des années précédentes on a bien vu qu’il y avait des fils dans la programmation qui se tiraient. On préfère d’ailleurs annoncer la programmation entièrement plutôt que spectacle par spectacle. Lors de l’Edition 2018, on a vu que beaucoup de thèmes traitaient du genre. On voit que c’est un sujet qui est au cœur de réflexions de pas mal d’artistes.

Saison Sèche de Phia Ménard, programmé pour l’édition 2018 du Festival d’Avignon © Jean-Luc Beaujault

Est-ce que le genre est un sujet risqué ?

Quand on fait des choix on prend un risque. Cela fait partie du travail. Lorsque l’on présente quelqu’un qui n’est pas connu du grand public, c’est risqué. Si on ne fait que des choses consensuelles, on n’a pas besoin de nous. Lorsque l’on a annoncé le thème, on a entendu des voix se lever. C’était du côté de l’Archevêque d’Avignon, et de l’extrême droite. Du côté de la presse, ça a plutôt été bien reçu. C’est un risque très modéré.

Quelles sont les critères de sélection pour faire partie du Festival d’Avignon?

Une programmation c’est un équilibre. La moitié des spectacles est française, l’autre moitié des spectacles est internationale, on a aussi des spectacles de danse, et ce que l’on appelle indiscipline. L’artistique prévaut, un spectacle doit être artistiquement fort et intéressant. Il faut qu’il y ait beaucoup de découvertes, mais aussi comme une sorte de phare des artistes qui sont déjà repérés. Sasha Waltz par exemple est une artiste bien repéré, on a Israel Galván , Krystian Lupa, Claude Régy, et à côté de cela, des découvertes et des singuliers. Il y a une demande du public de découvrir.

Kreatur de Sasha Waltz, programmé pour l’Edition 2018 du Festival d’Avignon © Sebastian Bolesch

Avez-vous déjà programmé un spectacle que vous n’avez pas aimé ?

La question ne se pose pas comme cela. Je peux programmer un spectacle qui ne correspond pas à mes goûts, sinon cela serait trop univoque. Le Festival s’adresse à un large public. Il y a des chances pour que si cela me touche moi, cela touche beaucoup de monde. Je suis avant tout une spectatrice assidue et j’aime cela. J’aime le théâtre par-dessus tout, je n’ai pas besoin de faire abstraction de qui je suis pour apprécier.

Tous les 4 à 8 ans la direction du Festival d’Avignon change, quelle marque voulez-vous donner au Festival en tant que directrice de la programmation ?

La marque c’est surtout Olivier Py, directeur du Festival qui la donne. Ce qui est très important, c’est que lui-même est un artiste et cela n’était pas arrivé depuis longtemps au festival. Ce n’est pas la même chose quand on voit les choses du plateau que lorsque l’on voit les choses du bureau. Il défend un certain nombre de valeurs auxquelles nous croyons :  démocratisation de la culture, démarches envers des publics défavorisés, et une attention particulière aux enfants, au monde qui nous entoure et à ses problématiques. Py est un artiste qui s’engage.

Etes-vous en continuité ou en rupture avec vos prédécesseurs ?

Je vais faire une réponse normande, il y a un peu des deux. On n’arrive pas au Festival d’Avignon en disant, je vais tout démolir. Quand Olivier a été nommé on s’est demandé si on faisait table rase ou quelque chose de différent. On est plutôt d’accord avec les positions de Jean Vilar sur le théâtre populaire. On prend ce qu’il nous parait le plus important maintenant, en y mettant nos propres réflexions, nos propres recherches ; c’est moitié-moitié.

Avant le Festival d’Avignon, vous étiez directrice de la programmation du Théâtre de l’Odéon, faites-vous des choix différents en fonction des lieux dans lesquels vous programmez ?

Lorsque l’on a une maison telle que l’Odéon, on a un rapport constant avec le public tout au long de la saison. On comprend mieux la façon dont les spectacles sont reçus. On se demande ce que l’on peut faire de mieux avant, après, pour aider à la réception de ces spectacles. A l’Odéon, Théâtre de l’Europe, la mission est une ouverture sur l’étranger et les auteurs européens en particulier. Quand on arrive à Avignon avec ce festival énorme, on est un peu effrayé. On est seul pendant un an, et d’un coup on donne tout au public. Parfois cela peut être violent. On ne peut pas avoir de retour avant, ce qui constitue une grosse différence. On s’habitue avec les années, on a un peu moins la traque. Je comprends mieux de l’intérieur le festival et son rapport au public. On fait en un mois ici ce que l’on ne fait pas en un an à l’Odéon, avec des lieux très diversifiés : grands, petits, plein air, etc. Le festival permet ensuite aux pièces d’avoir un rayonnement un peu partout dans le monde.

Les pièces programmées au Festival sont-elles des pièces populaires ?

Il faut s’entendre sur ce que veut dire populaire. Le metteur en scène Thomas Jolly en est l’exemple le plus probant. Lorsqu’il a monté Henri VI au Festival, une pièce de 18h, on ne se disait pas youpi ça va être populaire. Jolly s’en est donné les moyens, il n’a pas pour autant transformé le texte. Il ne l’a pas rendu plus facile. Il l’a monté intégralement et a su toucher un très large public. Cela s’est rempli tout de suite. Ce qui était incroyable c’est qu’à l’entracte les gens revenaient en avance et criaient : encore, encore ! Je pense que cela doit être ça le théâtre populaire.

Henri VI de Thomas Jolly, Festival d’Avignon 2014 © Christophe Raynaud de Lage

Votre regard en tant que programmatrice d’un festival de théâtre public, est-il différent d’un programmateur de théâtre privé ?

Il n’y a pas de programmateur de théâtre privé. Le théâtre privé c’est est un autre mode. Il y a une part importante de commercial à la base, on ne fait pas les mêmes choix. Je dis cela sans jugement de valeur. Le théâtre privé fait des choix pour que le spectacle dure longtemps et soit vu par un large public. Je pense d’ailleurs que le théâtre privé devrait se poser la question du renouvellement de sa programmation. C’est souvent la reproduction des mêmes formes et des mêmes thèmes. La femme, le mari, l’amant…On bout d’un moment, on pourrait penser à des formes plus adaptées à notre temps.

Pour plus d’informations sur la 72e édition du Festival : http://www.festival-avignon.com/fr/

Un Grand merci à Agnès Troly de bien avoir voulu répondre à nos questions. Agnès commence par travailler dans la communication du Théâtre des Amandiers. Elle fonde ensuite sa maison de production où elle repère Olivier Py. Elle travaille ensuite en tant que directrice de la programmation au Centre Dramatique National d’Orléans, puis à l’Odéon et enfin au Festival d’Avignon. © Christophe Raynaud de Lage

Propos recueillis par Julien Carrance et Sébastien Guglielmo

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