Spektateur

Rencontre avec Thomas Jolly

En 2014, Thomas Jolly subjugue la critique avec l’adaptation d’Henri VI, une pièce de 18 heures montée lors de la 68e édition du Festival d’Avignon. Cette année, le jeune metteur en scène se confronte au mythe de Thyeste, l’une des pièces les plus violentes jamais écrites. Une sombre histoire de fratricide…Thomas Jolly, c’est aussi un metteur en scène moderne, qui puise ses inspirations dans la culture populaire, la science-fiction, et pourquoi pas les clips de Beyoncé ?

Thomas Jolly ©  Jean-Louis Fernandez

A 36 ans vous ouvrez le Festival d’Avignon avec la mise en scène de Thyeste à la Cour d’Honneur. Comment abordez-vous cette ouverture ? Qu’est ce que ce lieu représente pour vous ?

Je suis toujours surpris de ma propre vie. Il y a un très beau symbole de proposer à un metteur en scène si jeune de prendre ce si grand endroit, et de permettre d’inscrire mon travail dans une filiation de metteurs en scène. Au tout début j’étais impressionné par l’endroit. Je trépignais de joie. Assez rapidement il y a eu l’apparition de toutes les contraintes de la Cour. Depuis un an je suis en dialogue constant avec la Cour. Il faudrait d’ailleurs que je sorte de ma relation (rires). Comme avec Henri VI je travaille avec un monument. Ce monument a une identité, une exigence. Ce spectacle, il est fait avec elle, pour elle. C’est âpre comme relation. Passée l’extraordinaire impression qu’elle donne, elle est quand même compliquée. Je crois que l’on a trouvé, elle et moi, dans ce dialogue que l’on a depuis un an, l’endroit de rencontre.

La Cour d’Honneur du Palais des Papes © Christophe Raynaud de Lage

Sur le plateau, comment se passe les répétitions ?

C’est très heureux parce qu’il y a du risque. Je suis un metteur en scène qui accepte à chaque début de travail ou sur une nouvelle œuvre d’oublier, de jeter tout ce que je sais. Je remets l’ouvrage sur le métier en permanence, je ne plaque pas un processus de travail ou un concept de théâtre ou de mise en scène sur toutes les œuvres. J’attends des œuvres qu’elles me déplacent, qu’elles m’appellent à des endroits différents, et surtout qu’elles m’exigent à des endroits différents. Je me pense vraiment comme un traducteur scénique des exigences d’un texte.

On sait l’importance que vous accordez aux grandes œuvres, qu’est-ce que ces œuvres ont encore à nous dire aujourd’hui ?

Le théâtre pour moi c’est d’abord un poète qui écrit et un acteur qui le dit. Le théâtre c’est un poète, un acteur qui parle, et, quelqu’un qui écoute. A partir du moment où il y a ces trois maillons là, cela fonctionne. Je parle du poète parce que c’est l’art premier avec l’acteur. Le metteur en scène est arrivé très tard dans l’histoire du théâtre. Le poète et l’acteur non. (…) Quand j’ai vu des spectacles de Stanislas Nordey je me suis rendu compte que la façon dont il arrivait à rendre le texte, cela me touchait émotionnellement et surtout intellectuellement. J’avais l’impression d’avoir accès à la pensée de l’auteur et donc ma propre pensée. J’essaie avec les auteurs de remettre en circulation la pensée, de pouvoir redonner à chacun sa part de discernement. J’espère en les traduisant scéniquement qu’ils remettront en circulation la pensée pour le plus grand nombre. Moi là-dedans, je n’ai rien à dire. Les artistes les plus complets sont les acteurs-auteurs-metteurs en scène, on accède là à une sainte trinité, comme Sivadier, Mouawad, Py par exemple. C’est l’incarnation de l’artiste total. Je ne considère pas que ma pensée propre soit plus importante que celle de Shakespeare.

Richard III monté à l’Odéon en 2016 par Thomas Jolly © Nicolas Joubard

Vous n’avez jamais été tenté par l’écriture ?

Si, mais à chaque fois que j’écris quelque chose je me rends compte que Shakespeare le dit mieux que moi, ou Sénèque ou Marivaux etc. Le metteur en scène s’il a vraiment quelque chose à dire doit écrire. Mon travail c’est de mettre les auteurs en 3D.

Vous êtes connu au Festival pour vos adaptations de Shakespeare, qu’est-ce qui vous a mené à Sénèque ?

Cela suit une courbe assez logique. En travaillant 10 ans sur Shakespeare, j’avais 26 ans j’en ai 36 ce qui correspond à un peu plus de la moitié de ma vie avec un auteur. C’est ma plus longue relation. En travaillant longtemps sur Shakespeare on arrive à un moment donné chez Sénèque qui a été une source d’inspiration pour Shakespeare, il a volé beaucoup de principes théâtraux.

Qu’est-ce qui vous a séduit chez cet auteur ?

Je suis tombé sur Thyeste en étant sidéré par l’impossibilité de ce théâtre. C’est un vrai casse-tête pour l’acteur, le metteur en scène. C’est impossible à monter, à représenter ; donc  cela m’intéresse. Dans le fond c’est ce que racontait la pièce. Dans la forme on est dans une théâtralité qui ne montre rien. Sur le plateau il n’y aura pas une goutte de sang, un meurtre d’enfant direct ni de cannibalisme. Pourtant on ne parle que de cela. Cette pièce elle est pour moi la plus noire, la plus désespérée, la plus radicale, la plus sèche. On travaille à l’os, il n’y a pas de chair on est dans une sècheresse, une aridité de la violence. Cette violence n’est pas contextualisée, on est dans une tragédie de la fraternité. Deux frères qui se haïssent et qui vont aller au bout de la barbarie par vengeance et ce que cela nous raconte c’est qu’au bout de barbarie il n’y a pas d’issue. On ne s’en sort pas. Les humains peuvent se mettre dans des situations ou ils ne peuvent plus se sortir. Cela existe politiquement, entre des pays etc. Intimement dans des relations, on ne maîtrise pas tout. La violence ne mène à rien. Ici on n’est pas avec deux ennemis venant de cultures différentes on est sur deux frères, qui en plus sont jumeaux, qui sont les mêmes et qui pourtant mènent ces guerres fratricides. Ces ténèbres dans lesquels nous laissent Sénèque sont très éclairantes sur notre quotidien, notre rapport à l’autre et à nous même, c’est aussi pour cela que j’ai voulu me frotter à la Tragédie.

Agnès Troly directrice de la programmation du Festival, dit à propos d’une de vos pièces, Henri VI, que vous faites un théâtre populaire, dans la mesure où vous avez su ramener un public diversifié, mais aussi créer une interaction forte avec le public. Avez-vous l’impression de faire un théâtre populaire ?

Pour moi le théâtre est populaire. C’est sa définition, son ADN, son essence. C’est ce qui a créé le théâtre. Le théâtre est politique. Il devait en Grèce Antique ramener toute la cité. L’idée c’est que le théâtre doit être populaire. Sinon c’est autre chose, c’est un art scénique, performatif. Ça bizarrement semble tout simple, ce n’est pas si admis. Effectivement, ce n’était pas si clair, que le théâtre était pour tous (…) Comme metteur en scène, je me décris comme un super spectateur. Je pense dans mon travail à la personne qui vient pour la première fois au théâtre, comme la personne qui y est abonnée depuis 50 ans. C’est la magnifique expérience d’Henri VI qui a montré cela. Le spécialiste de Shakespeare comme celui qui n’a jamais été au théâtre peut aimer ce spectacle pour différentes raisons.  C’est Shakespeare qui me l’a appris. Shakespeare avait besoin pour que cela marche de ramener un large public. C’est un peu mercantile mais c’est la vérité. Il met dans la bouche même des rois, des images de paysannerie, et il met dans la bouche des paysans des images de rois. Tout le monde parle comme tout le monde. Dans le Globe, on se reconnait tout le temps, partout, dans tous les personnages. Shakespeare est le plus populaire. Je ne suis que ce précepte-là. Je suis un peu triste pour tout vous dire qu’après 70 ans de décentralisation, on ait encore beaucoup de travail sur la simplicité d’aller au théâtre, de recevoir une œuvre de théâtre, de voir du théâtre d’aller au théâtre. Ce n’est pas si évident.

Henri VI, Festival d’Avignon 2014 par Thomas Jolly © Christophe Raynaud de Lage

A quoi pensez-vous quand vous montez une pièce ?

Souvent ce que je fais, c’est que j’essaie de reconsidérer d’abord le contexte dans lequel a écrit l’auteur. Le contexte économique, politique, personnel. Dans le cas de Sénèque, c’est une histoire grecque récupérée par un romain plus tard. Et ensuite le troisième pont c’est nous, aujourd’hui. Je me demande comment notre culture actuelle est une adaptation, une ré-interprétation des cultures anciennes. Sur Sénèque, on a un rapport à la science-fiction évident. La science-fiction va puiser chez Sénèque tout comme les séries s’inspirent de Shakespeare. Et pas l’inverse. La sur Sénèque j’essaie de trouver le pont entre un certain archaïsme et la science-fiction. Le théâtre de Sénèque est masqué, il est chanté, musical. Pour autant cette pièce peut rappeler à certains égards des films comme Prometheus. Il y a des échos dans Sénèque. Par exemple le tout début du spectacle c’est l’apparition d’un fantôme. Un fantôme sort des Enfers et arrive dans la maison. Le fantôme va contaminer la maison, et tout le monde va être touché par le virus, celui de la tragédie. On est évidemment dans des images qui traversent la science-fiction.

Quelles sont vos inspirations aujourd’hui ?

Pour être clair, je suis un môme des années 1990. J’ai grandi avec internet, et ça à un moment donné, il faudrait que le monde du spectacle prenne en compte ce changement. Internet génère des personnes qui appréhendent le monde différemment. Je suis né avec une page sur un clip de Beyoncé, une page sur un texte de Roland Barthes, une fenêtre sur un épisode de série télé en streaming et mon Itunes ouvert à la fois. Tout cela se cumule dans mon écran. La où on lit des textes de spécialistes sur le théâtre, et en même temps on réfléchit à ce qui peut se faire en spoken words avec des groupes comme Fauve. Tout cela en fait est interconnecté, quelque part aujourd’hui ce qui ressemble le plus au théâtre romain c’est un clip de Beyoncé. Le théâtre romain était joué devant 17 000 personnes. Quand on pense à théâtre romain, on pense erratique, chiant, alors que pas du tout. Il y avait des effets spéciaux de dingue, comme des pluies de sang, comme des Dieux qui arrivent dans le désert avec des grues. En termes d’effets scéniques c’est assez saisissant. Celui qui s’en rapproche le plus c’est Castellucci avec ses énormes machines. Je trouve cela beau, il faut remettre le théâtre dans la culture populaire. Remettre la pièce de Thyeste à côté d’un album de Christine and The Queens, d’un album de Beyoncé etc.

 Julien Carrance

Un grand merci à Thomas Jolly pour avoir accepté de répondre à nos questions.
Pour plus d’informations sur le metteur en scène et sa troupe : http://www.lapiccolafamilia.fr/

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *