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Satire et Absurde dans la littérature russe, la dénonciation par le rire

“N’accuse pas le miroir si tu as la gueule de travers” Le Revizor – Gogol

De La République de Platon au 2084 de Boualem Sansal en passant par Victor Hugo et son apostrophe à Napoléon « le petit », la littérature s’intéresse à l’organisation de l’Etat et en particulier à sa bureaucratie. Cette bureaucratie que Max Weber définit comme un système où l’exercice du pouvoir est encadré par des règles écrite, peut-être vulgarisée par une lourdeur administrative mais aussi par une imposition du pouvoir des dirigeants.

Ces deux pans du terme s’exacerbent et deviennent de plus en plus critiqués dans des situations de peur sociale. Dans ces conditions naissent une critique du pouvoir et de son organisation. Néanmoins la liberté d’expression étant souvent limitée, les organes de contrôle du pouvoir doivent être contournés. Un moyen utilisé peut être celui de la dérision et donc en littérature de la comédie. On observe alors le développement d’une tradition russe de la satire du pouvoir de façon plus ou moins ouverte à partir du XIXème siècle. Tradition qui prend forme avec le Revizor de Gogol (1836) et est poursuivie en particulier au XXème par Nikolaï Erdman dans son Suicidé (1925) ou Vladimir Voïnovich dans son Tribunal (1984). Ainsi, le théâtre met en scène la société russe pour critiquer le pouvoir et son imposition, que ce soit sous l’Empire de Nicolas Ier, la Russie post-révolution ou de la fin de l’Union Soviétique.

L’absurde, objet de dénonciation

Dans chaque cas, l’intrigue débute sur un malentendu. Que ce soit l’annonce d’un contrôleur des impôts, la volonté de suicide d’un personnage ou l’arrestation d’un ennemi du peuple, tout appelle à la panique des personnages. Le principe général de ces œuvres est celui du quiproquo, un malentendu qui déclenche l’ensemble de l’intrigue. Dans les trois œuvres qui nous intéressent ici, il prend deux formes; d’une part l’usurpation d’identité d’un personnage – un étranger joue de la rumeur de l’arrivée d’un revizor (inspecteur de l’Etat) pour se faire passer pour tel sous couverture – et d’autre part l’affectation d’une personnalité à quelqu’un d’autre. Ainsi, on peut voir dans le Suicidé la récupération d’une tentative de suicide par différents groupes pour justifier leur action alors que ce « suicidé » pensait juste que de mettre fin à ses jours serait un moyen de ne plus être “embêté” par les tracas du quotidien comme celui de la faim.  Le postulat est alors celui d’une société désorganisée, vénale et qui s’impose à l’individu. Tout pousse alors à la négation de l’individu qui devient une marionnette. Marionnette politique en particulier avec la récupération politique d’un faux suicide mais aussi marionnette guignolesque dans le village raconté par Gogol plein de personnages irrationnels. On tend alors vers la négation de l’individu, qui serait imposée par un pouvoir autoritaire voir totalitaire sous Staline. Cette absurdité de l’existence de l’Homme et du pouvoir qui s’impose à lui se traduit dans le Tribunal dont le personnage principal – l’accusé – n’est accusé de rien, pour rien et tend pourtant à être condamné comme ennemi du peuple. Le personnage lui-même n’est alors que spectateur dans une sorte de théâtre interactif. Se dénonce alors ici l’absurdité de la justice de l’URSS qui nie l’Homme au profit de l’idéologie. Le libre arbitre se dissout et ces auteurs soulignent une société gangrénée soit par son pouvoir soit par ses élites. Cela entraîne une suspicion généralisée qui est illustrée dans les trois œuvres pour savoir qui tente de manipuler qui. Plus profondément, dans ces textes, la communication est rompue ou se disperse entre les personnages. Le lien entre la parole et la langue se distend, le sens des mots se perd et l’absurde prend le dessus.La condamnation à répétition de la même personne pour des motifs variables page par page dans le Tribunal interroge alors l’intérêt de la condamnation et même de la place du juge.  L’argumentation perd alors progressivement son motif vers l’absurde pour souligner l’échec du système en place et donc de la société qui s’y développe.

Le rire comme prise de conscience

Les trois œuvres s’attaquent alors au pouvoir russe en place mais Gogol n’est jamais censuré – sûrement du fait de son aura en Russie – contrairement à Erdman dont la pièce est interdite en 1932. Voïnovich publie lui hors de Russie car il est expulsé d’URSS dans les années 1970 pour ses positions contraires à l’Union soviétique. Pour autant, ces pièces comiques ne s’attaquent pas frontalement au pouvoir et c’est aussi ce qui fait leur force. En effet, le castigat ridendo mores  (la correction des mœurs par le rire) permet ici de faire passer des messages qui dénoncent ou s’opposent au pouvoir politique d’une façon qui pourrait sembler légère. En réalité cela permet de développer plusieurs niveaux de lecture et d’élargir son public. De plus, le sujet léger en apparence permet d’exacerber l’absurdité de la situation dénoncée et ainsi de rendre le propos plus consistant. Ainsi, on trouve des personnages qui deviennent presque des types à l’image de la comedia dell’arte ou du théâtre de Molière. Par exemple le juge du Tribunal qui est intransigeant dans son idiotie. Exagération sérieuse dans ce cas mais qui peut aussi accentuer le côté comique de la pièce pour faciliter la diffusion du message. En effet, lorsque le personnage principal du Suicidé menace de mettre fin à ses jours, il sort un saucisson de foie au lieu d’un révolver, le comique de situation dynamise la pièce. Le malheur construit alors le comique en étant poussé à l’extrême voire à la folie. Aussi, dans une tradition gogolienne, ces trois auteurs mettent-ils l’absurde de la situation de leur personnage au service du rire et plus largement de la critique pour construire une satire de la société.

Mauvais fonctionnement de l’administration, corruption, pots de vin, abus de pouvoir… voici des termes qui ne sont pas étrangers à la littérature et plus largement aux sociétés humaines. La désorganisation du pouvoir que dénoncent aujourd’hui les médias contemporains l’était déjà par la littérature qui la tournait en dérision et soulignait l’irrationalité humaine.  L’absurde des personnages de Gogol qui devait décrire l’”âme russe” dans ses bons et ses mauvais côtés est alors réinvestie au cours des siècles suivants. A travers le théâtre, cette âme est interrogée au même titre que l’action humaine. Dans ces conditions, ces auteurs détournent le sérieux de la condition humaine. Pour Gogol “Le rire est une grande chose: il n’enlève à personne ni la vie ni les biens, mais le coupable n’en est pas moins devant lui comme un lièvre aux pattes ligotées.” La dénonciation par le rire prend dans ces trois livres toute son ampleur.

 

Dorian Prat

Bibliographie :

https://www.theatre-contemporain.net/spectacles/Le-Suicide/ensavoirplus/ 

https://www.maisonantoinevitez.com/fr/bibliotheque/le-tribunal-606.html

https://www.theatre-contemporain.net/images/upload/pdf/f-c13-59a022af4a4ad.pdf

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