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Seichô Matsumoto – Un Endroit discret ou les faux-semblants

Tsuneo Asai, haut fonctionnaire pour le ministère de l’Agriculture japonais est en déplacement professionnel quand il apprend le décès de sa femme, Eiko, qui vient de succomber à une crise cardiaque. Mais ce n’est pas tant la cause du décès qui intrigue Asai que les circonstances : que faisait Eiko, épouse apparemment sans histoires dans ce quartier au moment de sa mort, un quartier chic où les hommes et les femmes se rencontrent souvent dans des maisons de rendez-vous, sorte de love hotel pour couples entretenant une liaison ? Jamais elle ne lui en avait parlé. Tsuneo Asai se lance alors dans une enquête pour confirmer son intime conviction que sa femme menait une double vie.

 Série photographique Les Mariées de Kimiko Yoshida, couverture d’Un endroit discret

Voilà pour résumer en quelques lignes l’intrigue d’Un endroit discret, de Seichô Matsumoto, maître du roman policier japonais et auteur de La Voix mais aussi de Tokyo Express. Dans chacune de ses œuvres, Matsumoto nous livre le portrait d’une société japonaise profondément ambivalente au début des années 70. Tous les personnages d’Un endroit discret reflètent cette tension entre le respect absolu et nécessaire des conventions et le penchant voire la complicité avec ceux qui les enfreignent jusqu’à plonger dans le vice. Tsuneo Asai, est à la fois le fonctionnaire zélé qui refuse de laisser la mort de sa femme gêner son travail mais aussi l’homme qui n’hésite pas à mentir  à ceux qui l’entourent pour découvrir la vérité tout en préservant à tout prix sa réputation – quitte à sombrer dans l’illégalité. Eiko, elle, est la femme à la fois douce, réservée, qui mène la vie qu’on attend d’une femme au foyer, racontant à son mari ses journées apparemment banales mais qui pourtant, semble vouloir s’affranchir de ce carcan étouffant. Sans compter les employés des maisons de rendez-vous qui mettent à mal les mariages tout en se prenant de pitié pour les maris trompés.

Ce qui fait aussi le charme de l’écriture de Matsumoto, c’est sa façon de cultiver le mystère et les doutes du lecteur au fur et à mesure qu’il tourne les pages sans pour autant le perdre dans un flot de détails inutiles. Les descriptions sont courtes, précises, ciselées et si le rythme est lent au début, ce n’est que pour mieux plonger le lecteur dans une atmosphère bien particulière : celle du quartier de Yoyogi, quartier chic de Tokyo où les habitants ne se côtoient pas hors des grands murs qui entourent leurs maisons. Chacun veille aux apparences et aux convenances, alors que paradoxalement, des maisons de rendez-vous, comme la Villa Tachibana, viennent ponctuer le paysage et des grosses voitures aux vitres teintées transportant des couples interdits circulent parmi les pâtés de maisons et rappellent à chacun que leur couple n’est pas à l’abri. Ce rythme lent permet également de ménager à la fois le suspens et le lecteur qui peut reprendre son souffle par des pauses aménagées, le narrateur fait ainsi souvent des bilans de ses avancées ou de ses questionnements. Ces reprises de souffle ne mettent que mieux en valeur l’accélération et le dénouement, que certains jugeront rapide, du récit. Le roman de Matsumoto est construit comme un rythme cardiaque qui s’accélère jusqu’à être fatal.

 Seichô Matsumoto

On appréciera l’ironie voire le cynisme de l’auteur avec ce personnage d’Asai, mari se croyant trompé qui devient fou et s’enfonce dans la névrose en avançant dans ses découvertes, posant ainsi une question cruciale : faut-il toujours chercher la vérité à tout prix ? Autre question cruciale que le roman permet de poser : jusqu’où ma passion peut l’emporter sur ma raison ? Ces questions sont soulevées par Asai, souvent antipathique, parfois grotesque, qui à force de vouloir tout contrôler finit par tout laisser lui échapper et c’est cette déliquescence que le roman de Matsumoto raconte.

Un endroit discret est un polar efficace mais loin du spectaculaire « plot twist » à la Agatha Christie. Le lecteur avance à pas feutrés dans cette atmosphère lourde et pesante du quartier de Yoyogi où se jouent à chaque instant l’honneur et la renommée de chacun. Il suit le fil minutieusement déroulé par Matsumoto pour rassembler toutes les pièces du puzzle et comprendre qui était Eiko, au-delà d’une bonne épouse, sage et réservée. Le tout amenant à s’interroger sur les limites de l’être humain mais aussi sur le couple et ses mécanismes : jusqu’où peut-on connaître l’autre ?  Jusqu’où peut-on se connaître soi-même ?

Rachel Dautais

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