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Shinsekai Yori, ou d’une dystopie pacifique

Shinsekai Yori (From the New World en anglais) est à l’origine un light novel écrit par Yūsuke Kishi et publié en 2008. Il connaît une adaptation animée de 25 épisodes, diffusée entre septembre 2012 et mars 2013. C’est de cette dernière que nous traiterons dans cet article (à noter que je n’ai pas lu le light novel, ou l’adaptation manga).

Nous suivons l’histoire d’un groupe de cinq enfants : Saki, Satoru, Maria, Shun et Mamoru, dans un village du Japon, mille ans après notre ère. Le premier mot qui vient à l’esprit concernant la société dans laquelle ils vivent est probablement « utopie ». Tout le monde vit en paix, il n’y a absolument aucun signe de violence, l’homme vit en harmonie avec son environnement… Les enfants reçoivent une solide éducation qui stimule leurs aptitudes physiques et leur créativité. L’histoire n’est cependant pas enseignée, seulement des légendes à visée moralisatrices. C’est aussi lors de leur scolarité qu’ils apprennent à maîtriser leur Cantus.

Le Cantus est la particularité de l’humanité dans Shinsekai Yori : chaque individu dispose de pouvoirs télékinésiques aux possibilités quasi-infinies. Il apparaît à la préadolescence, et marque le moment de passage de « l’école de l’amitié » ou de « l’école de l’harmonie » (les deux instances correspondant à l’école primaire), à « l’Académie des Sages » (équivalent du collège-lycée).

L’histoire suit donc la vie de ces enfants à trois âges différents : 12, 14 et 26 ans. Par ce biais, le spectateur peut voir l’évolution de leur société, et surtout son déclin. Dans le cadre de leurs études, les enfants décident de travailler sur les créatures étranges qui vivent au-delà de la « limite sacrée », séparant la civilisation du monde sauvage. Ils tombent alors sur un « faux minoshiro », qui est en fait une sorte d’intelligence artificielle, une base de données issue d’une bibliothèque depuis longtemps disparue. C’est là qu’ils apprennent les fondements de leur société, de leur civilisation. C’est là également que l’utopie laisse place à la dystopie.

Le faux minoshiro leur retrace alors l’histoire sanglante de l’humanité avant leur ère. La violence de celle-ci est due au développement du Cantus chez l’homme. En effet, il rend possible d’anéantir n’importe qui en un battement de cils. D’autant que le pouvoir s’est renforcé au fil du temps et que le Cantus d’un individu peut complètement dégénérer et le transformer en « démon de karma ». Il devient alors une machine à tuer qui massacre tout ce qu’il croise.

Ainsi, à l’époque de nos cinq protagonistes, il n’est pas absurde de dire qu’un individu seul aurait le pouvoir d’éradiquer toute forme de vie sur terre. Comment donc développer une société prospère si elle peut être renversée à tout moment ? Là est la question qui est au fondement de la civilisation que l’on observe dans Shinsekai Yori : la paix et l’harmonie sont essentielles à la survie de l’espèce humaine.

Est donc construite une société extrêmement réglée. Les individus sont contrôlés en quasi-permanence. Certaines institutions portent d’ailleurs des noms rappelant les régimes totalitaires : la plus haute instance est le Comité de l’Ethique, et les lois qu’il produit s’intègrent dans le Code de la Vertu. Le façonnement de citoyens adaptés à cette société passe par une modification du code génétique humain, de sorte que blesser un autre homme devienne inconcevable ; des méthodes d’hypnose et d’auto-persuasion très poussées ; par l’école où, même s’ils sont stimulés intellectuellement, physiquement et artistiquement, les élèves apprennent le bien-fondé de leurs lois et donc à ne pas les remettre en question.

Plus généralement, on élimine dans la société tout ce qui pourrait engendrer un comportement violent : l’école élimine les élèves trop faibles ou trop isolés et la sexualité est tout à fait libérée (on n’entend d’ailleurs jamais de termes comme homosexualité, hétérosexualité, etc.). Tout ce qui peut être source de discrimination est éradiqué.

Les humains ont également asservi une espèce d’hommes-rats, doués d’intelligence mais dépourvus de Cantus, qui les considèrent comme des dieux. Ceux-ci vivent en relative autonomie, mais sont bien sûr totalement soumis aux hommes, qui les emploient pour différentes besognes.

La découverte de leur histoire et des fondements de leur société met les 5 enfants face à la réalité de leur existence, et amorce une série d’évènements qui conduiront leur civilisation et l’espèce humaine au bord de l’extinction. Cela se fait en parallèle avec l’évolution de la civilisation des extranerattus, qui elle ne cesse de se développer et tendent à dépasser la race humaine…

Shinsekai Yori est un anime d’anticipation qui touche à beaucoup de genres comme la science-fiction, l’aventure et l’horreur. La narration est extrêmement crue, ce qui rend le récit vraiment poignant. Tout ce qui doit être montré l’est, peu importe la violence des images, des propos. La civilisation et la crise développées dans cet anime invitent à réfléchir sur la nature humaine et la condition de l’homme en tant qu’espèce, la possibilité de changer celles-ci, la nécessité pour lui de vivre en société et les contraintes que cela implique, son rapport à l’environnement et comment il agit sur celui-ci…

L’une des nombreuses notions auxquelles il est intéressant de réfléchir en regardant Shinsekai Yori est celle de « sacrifice nécessaire » ; dans quelle mesure peut-on décider d’abandonner une minorité d’individus pour sauver une civilisation entière ? Dans quelle mesure ce sacrifice doit-il être exprimé, caché, glorifié ?

Découlant directement de cela, est questionnée la capacité de l’individu à vivre avec son histoire, aussi sanglante et cruelle soit-elle.

La question est d’autant plus ardue qu’il est aisé d’adhérer au système présenté dans Shinsekai Yori : que représente cette proportion de sacrifiés s’il n’y a plus aucun crime, plus aucune maladie, plus aucun danger pour l’être humain en contrepartie ?

           

Le parti que semble prendre l’anime est que quoiqu’il en soit, la révolution n’est pas la solution pour changer une société. Le changement passe par le progrès, on ne construit rien à partir de rien. Le Changement est un processus long, qui s’étale sur des générations. Et si l’on est de ceux qui l’amorcent, il y a peu de chances que l’on soit de ceux qui le voient s’achever.

Léger Spoil

C’est pour cela que même après que les failles du système aient été exposées et que l’humanité ait frôlé l’extinction, la société est rétablie presque à l’identique, et nos héros y participent. Cependant l’aspiration au changement n’est pas morte, et l’histoire se conclut sur ces mots : « Pouvons-nous vraiment changer ? Vous, le lecteur de ce texte un millier d’années plus tard, devriez connaître la réponse. J’espère que la réponse est oui. »

Timothée D’Arcy

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