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Summer, ou la fin de l’été

Summer a disparu. Partie, envolée l’enfant au nom qui sent le sable et le soleil. Summer a disparu sans laisser de traces, un départ sans bruit au milieu des dunes, et a posé un hiver sans fin sur la vie de ses proches. Comment vivre quand une sœur adorée, choyée, s’évapore un jour et ne revient jamais ? Comment vivre avec, en plus, la culpabilité d’avoir été là, à ce moment là, lors d’une partie de cache-cache aux conséquences dramatiques ?

 Couverture de Summer, J-C Lattès

Suisse, Lac Léman, il y a vingt-quatre ans. Suisse, Genève, aujourd’hui. Entre les deux, l’adolescente qui serait devenue une femme n’a jamais refait surface, et c’est son frère Benjamin, trente-huit ans, qui vit avec l’ombre de sa petite sœur sur les épaules : « La nuit, Summer me parle sous l’eau. Sa bouche est ouverte, palpitante comme celle des poissons noirs ».

Plongé dans la dépression, drogué, il partage le récit entre réminiscences de sa jeunesse aux côtés de Summer et de ses parents, figures charismatiques et écrasantes, « il ne se passait jamais rien d’inconvenant », et photographies choisies de sa vie actuelle, trente ans après le drame. Unique narrateur, il choisit l’avancée, les pistes et fausses pistes à donner à envisager, les souvenirs à dévoiler, ou pas, parfois à mots couverts : “Nous avons essayé de quitter le passé mais rien n’a bougé, tout est exactement là où nous l’avions laissé, il y a vingt-quatre ans, aussi net et brillant que des morceaux de verre.”

Une jeune fille disparaît et ne revient pas : malgré son intrigue lue et relue dans nombre de polars et thrillers, Summer de Monica Sabolo ne fait partie d’aucune de ces deux catégories. L’œuvre ne se lit pas comme un roman policier, mais comme un journal de bord d’une vie désœuvrée, ponctuée de courts moments de lucidité. Alors Summer met du temps à démarrer, le lecteur est dérouté, puisque conditionné par l’intrigue à une enquête, mais ce n’en est pas une du tout. C’est un album photo, et certaines sont vieillies mais encore éclatantes, comme ces scènes de vie et de liesse familiale dans la demeure luxueuse au bord du lac, et d’autres, plus intéressantes et moins clichées, à l’image des flash-backs crescendo des relations entre Summer et ses parents. Jusqu’au twist final, qu’on peut deviner ou du moins en deviner les contours avant la fin. Ponctué de coups d’éclat, Summer parle avant tout de l’absence : « Je suis la preuve vivante que l’on peut vivre sans les êtres que nous aimons le plus, ceux-là même qui rassemblaient les milliers de fragments minuscules qui nous constituent. Ces êtres que l’on est terrifiés de perdre, parce qu’ils nous donnent la sensation d’être réels, ou du moins un peu moins étrangers au monde, et puis, quand nous les avons perdus, nous n’y pensons plus. »

 Le lac Léman, où Summer disparaît et où vit sa famille. Getty Images, Michel Ludwiczak

Même si parfois un peu facile, Summer est évidemment très bien écrit. Monica Sabolo convoque un vocabulaire presque lyrique parfois, souvent mystique, nous plonge dans les abysses du lac Léman qui terrorise tant le narrateur, touche juste quand il faut montrer sans accabler cette relation d’amour-haine qui unit Benjamin et ses parents. Le sentiment de non-appartenance à cette famille si brillante, si belle et si froide est constant, et narré insidieusement du début à la fin, ce qui permet à l’autrice de mener le lecteur sur plusieurs fausses pistes. L’action traîne parfois en longueur, Summer est un livre finalement assez lent puisque jusqu’à ses deux tiers, il ne contient ni enquête ni même tentative de recherche de la Summer en question.

L’écriture de Monica Sabolo est chargée de métaphores, de belles figures aqueuses comme l’eau qu’elle décrit tant dans Summer, bien loin de sa première écriture journalistique. Autrice du Roman de Lili, de Crans Montana ou de Tout cela n’a rien à avoir avec moi, la romancière et journaliste française née à Milan et élevée à Genève offre avec Summer un récit poisseux comme les algues du lac Léman et fascinant comme un reflet dans l’eau.

Monica Sabolo par F. Mantovani, Culturebox

Le cinquième livre de Monica Sabolo se lit vite, prend son temps pour attraper son lecteur, et le surprend à la fin tout en le laissant sur sa faim. Il aurait peut-être fallu démarrer plus vite. Sans entrer dans une logique de rendement, le livre n’est pas très long (316 pages chez JC Lattès, en grand format), et ne fait réellement plonger dans la recherche de Summer et le dénouement – dont on ne sait d’abord même pas s’il va arriver ou si l’on va errer sans but tout le long de l’oeuvre – qu’aux dernières pages du livre. C’est certes le principe du dénouement, mais une amorce plus développée ou un fil rouge mieux étayé auraient permis d’amener la révélation finale moins comme une facilité d’écrivain, et plus comme une mise en lumière de ce que l’on voulait nous faire voir depuis la première page.

Lu dans le cadre du Prix du roman étudiant France Culture-Télérama, Summer est un roman prenant malgré ses quelques facilités de parcours. La plume juste et riche de Monica Sabolo sait faire deviner sans montrer, jongle habilement avec le présent et le passé, les confond parfois. S’il est difficile de s’attacher réellement au narrateur, antipathique de son propre aveu et souvent à contre-courant, les sentiments de rejet et de décalage qu’il ressent sa vie entière suscitent néanmoins une certaine empathie.

Mention particulière à la description douce-amère de la famille, riche et belle, donc forcément viciée de faux-semblants. La description de la vie quotidienne de chacun de ses membres, au premier abord chacun engoncé dans son cliché – une mère belle et ennuyée à mourir, un père avocat charismatique et puissant, une sœur sublime et démoniaque  – permet de mieux faire voler en éclat les images préconçues.

En concurrence avec Un certain Monsieur Piekielny, de F-H Désérarable, Mercy Mary Patty de Lola Lafon,  Point Cardinal, de Léonor de Récondo, et Souvenirs de la Marée Basse, de Chantal Thomas, , Summer connaîtra son sort début décembre, au terme du vote des 620 étudiants jurés du concours France Culture-Télérama. Entre temps, l’été se sera définitivement envolé

Rafaëlle Dorangeon

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