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Symphonies de pixels

En Novembre dernier, l’événement Paris Games Week s’est déployé en dehors de ses murs et a proposé à ses visiteurs d’ouvrir les festivités par un concert symphonique reprenant les thèmes les plus emblématiques du jeu vidéo, de Halo à Mass Effect, en passant même par Street Fighter. Le spectacle, intitulé Paris Games Week Symphonic, s’est déroulé au Grand Rex et a charmé une salle comble pendant près de deux heures.

Ce qui permet de rendre un jeu mémorable, au-delà de son scénario ou de son gameplay, c’est bel et bien sa bande originale. Nous sommes tous capables d’entonner le thème principal des jeux Super Mario, que l’on soit gamer ou non. La musique confère une véritable identité au jeu. Les développeurs l’ont bien compris et s’efforcent aujourd’hui de proposer à leur audience des thèmes de plus en plus marquants, facilement transposables pour des orchestres symphoniques (si tant est qu’ils ne soient pas directement écrits pour être interprétés par des orchestres). Voilà qu’en une quarantaine d’années seulement, nous sommes passés des simples « beep… beep… » de Pong à des mélodies où se succèdent cordes, cuivres, percussions et même voix, dans une course à qui provoquera le plus de frissons auprès du public. Aujourd’hui, de nombreux chefs d’orchestre proposent des concerts entiers dédiés aux musiques de jeux vidéo, le tout dans les plus grandes salles de spectacles que l’on puisse trouver (le Grand Rex comme nous l’avons vu précédemment, mais aussi le Palais des Congrès de Paris, le Dolby Theater de Los Angeles, etc.) et en affichant le plus souvent « complet ». La Paris Games Week Symphonic n’était en rien un événement isolé mais relève bien d’une nouvelle mode qui berce à présent le domaine vidéoludique.

Cet engouement pour les concerts construits autour de bandes originales de jeux vidéo a pourtant éprouvé une certaine difficulté à s’imposer, la légitimité et la crédibilité artistique de telles festivités ayant bien souvent été remises en question. Il n’y a pas si longtemps encore, il n’était possible de se rendre à des spectacles du genre que dans le cadre de salons comme Japan Expo, Paris Manga, … Personne n’imaginait alors que l’événement Paris Games Week s’étendrait jusqu’au coeur de Paris pour trouver une salle de concert assez spacieuse pour accueillir plus de 2000 spectateurs, ou encore que des dizaines de tournées musicales parcourraient le monde pour ravir un public issu de tous horizons, comme a notamment pu le faire Symphony of the Goddesses -produit par Jason Michael Paul Entertainment, Inc.- qui a conquis les fans de The Legend of Zelda en reprenant les morceaux cultes de la saga sur les cinq continents. La musique de jeu s’émancipe et s’assume, faisant chaque jour plus d’adeptes. Nous devons même au chef d’orchestre canadien Kevin Zakresky la déclaration suivante : «  Pourquoi jouer du Mozart quand on peut jouer des musiques de jeux vidéo ? », dans une interview donnée au journal canadien le Vancouver Sun le 25 novembre dernier. Les puristes s’indigneront devant cette interrogation, et pourtant celle-ci a bien été prononcée par un homme ayant conduit nombre de musiciens sur des morceaux classiques emblématiques. Kevin Zakresky était lui-même plutôt indifférent quant à l’émergence du jeu vidéo dans diverses branches artistiques. Tandis que son frère jumeau jouait à la console, lui préférait travailler le piano. Ce n’est qu’au fil des années qu’il a été amené à prendre conscience du potentiel que renfermaient ces thèmes de jeux qu’il n’entendait que de loin et salue aujourd’hui le talent de leurs compositeurs. « C’est plutôt spectaculaire et intéressant d’entrer sur scène et d’entendre des milliers de personnes s’écrier et applaudir à l’ouverture du concert. En musique classique, on est déjà bien contents lorsqu’une centaine de personnes applaudissent avec révérence », ajoute-t-il en référence à un concert de mélodies des jeux Zelda qu’il a lui-même dirigé.

À mieux y réfléchir, cet enthousiasme grandissant pour les spectacles axés sur la musique de jeux vidéo n’est peut-être pas si surprenant que certains veulent bien le croire. Cette dernière n’est pas un genre en soi mais plutôt une cristallisation de tous les genres musicaux pré-existants. Le jeu vidéo peut proposer du rock comme de l’électro, de la musique symphonique comme de la pop, son champ d’action est illimité. Chacun y trouve son compte et c’est cela qui fait son succès. Ajoutez à cela un effet « show » lors des représentations en incorporant des écrans géants projetant les moments symboliques des jeux mis à l’honneur, ou en nimbant le public d’effets de lumière extravagants et c’est le triomphe assuré !

Après s’être imposée dans les salles de spectacles, la musique de jeu continue son ascension et s’immisce à présent à pas de loup sur les ondes radio. Le 29 janvier dernier, le doubleur Ray Chase -notamment connu pour être la voix anglaise de Noctis dans Final Fantasy XV- partageait sa surprise et son émerveillement sur les réseaux sociaux en twittant avoir entendu le thème de Fallout 3 sur la station Classical KUSC (une station de radio californienne) entre deux morceaux de Rachmaninov et de Hendel. Rien que ça !

 

 

 

Hortense Martin

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