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« Tartuffe ? Il se porte à merveille »

 

Le Tartuffe fit scandale dès sa première représentation à la Cour.  En cinq actes, la pièce renverse les rites, décèle l’hypocrisie des mœurs religieuses, des faux dévots, des « vrais » peut-être… « Elle n’est pas du tout raisonnable. C’est totalement tragique et cela fait rire : c’est tout ce que j’aime ! » s’exclame Michel Fau. L’ironie désarçonne. L’humour féroce, la perfidie affolent l’Eglise toute puissante.

Le Tartuffe obtient ici toutes les faveurs. C’est le grand coup de théâtre de la rentrée.  Michel Fau met en scène ce chef d’œuvre de Molière dans un style baroque et extravagant. Le succès est  immédiat ! Le public se presse au Théâtre de la Porte Saint Martin, curieux de voir s’affronter deux comédiens hors pair : Michel Bouquet et Michel Fau.

« Tartuffe? Il se porte à merveille,

Gros, et gras, le teint frais, et la bouche vermeille »

Dorine, la servante, a beau user d’ironie, railler son maitre, Orgon ne veut rien entendre. Il s’obstine à voir en Tartuffe un modèle de vertu, l’émanation de la parole divine.  Il vante à tout propos le zèle de son invité ! Autour on s’affole, on multiplie les stratégies pour lui faire entendre raison.  Rien n’y fait, ni les mises en garde de Cléante, ni les supplications de sa fille Marianne. Tartuffe le manipule, feint la dévotion pour obtenir ses faveurs. L’ascète se complait dans cette supercherie. Il se bâfre, se déguise, prêche la continence,  puis maltraite ses sermons. Il tente de séduire, sous le manteau, la femme d’Orgon. Ce dernier ne soupçonne rien et souhaite marier sa fille à ce bigot.

 

Le rideau s’ouvre. De grandes stèles d’Eglise cernent le plateau. Michel Fau plante d’emblée l’intrigue dans un décor ostensiblement religieux, baroquissime.  Le regard se balade entre les niches bariolées, les arabesques, les costumes somptueux. Le tout a quelque chose d’étrange. Le mur d’église, en éventail, joue sur l’anamorphose, le miroir déformant. Les acteurs sont campés dans le décor, statufiés dans leur costumes fastueux (signés Christian Lacroix). Ce tableau figé, cette ribambelle de personnages plongent le spectateur dans un univers fantasmatique, étouffant.

La pièce ne se veut pas réaliste, Michel Fau s’amuse des contrastes, jongle entre les registres. Le look rock‘n roll de Damis (typé Jack Sparrow) tranche avec ce décor de cathédrale désossée. Le ton pesant, niais de Marianne déconcerte. A cela s’ajoutent un écart générationnel frappant, une variation de rythmes, de voix, de silhouettes. Mais rien n’égale Tartuffe !  Son entrée en scène est fracassante. La fresque s’entrouvre, laisse apparaitre  un autel devant lequel Tartuffe se flagelle. Ses gestes, sa démarche, tout est ritualisé, prémédité.  On assiste à  une cérémonie noire, finement orchestrée par l’imposteur. Michel Fau incarne un Tartuffe effrayant, odieux. La toge écarlate accentue l’ambiguïté perverse du personnage. A la fois Diable et prince de l’Eglise… La mise en scène exacerbe la critique de Molière.   Le faste, les dissonances, l’inquiétude qu’ils dégagent, trahissent toute  l’hypocrisie du bigot… le piège de l’endoctrinement.

Le texte est la seule règle d’or, le public s’en régale !  Si le décor est ostensible, le jeu des acteurs ne l’est pas moins. La profération du texte, les adresses au public rappellent le jeu emphatique, maniéré du 17e siècle. Cette fausseté, voulue par le metteur en scène, renforce l’exubérance du plateau, l’atmosphère étouffante. On pense au fameux tandem Marianne-Valère, transformés en gamins revêches qui rouspètent et s’échinent.  Sous l’œil cajolant de Dorine, les deux amants  se chamaillent, forcent le ridicule. L’enjeu se dilue…  Cette exubérance finit par lasser. L’acte I s’éternise, les personnages déclament et se fondent  dans le décor. Cela dit, Michel Bouquet nous fascine.   Son Orgon est buté, implacable, presque fanatique. Fragile aussi à 92 ans. La voix déraille parfois, le souffle se coupe.    Il faut attendre l’entrée fulgurante de Michel Fau pour voir le rythme s’endiabler.

Quelques mots et Tartuffe nous a à sa merci.

                                                                                                                                                                             Béryl de Francqueville

Informations pratiques :

Jusqu’au 31 décembre au Théâtre de la Porte Saint Martin

Mardi, Mercredi, Jeudi, Vendredi à 20h

Samedi à 20h30

Dimanche à 16h

Crédits photo : https://www.theatresparisiensassocies.com/pieces-theatre-paris/le-tartuffe-2910.html

© Marcel Hartman

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