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”Théâtre du pouvoir”: quand l’art sert la politique

Au seuil de la Petite Galerie du Louvre, la musique résonne, solennelle, entre les parois d’un couloir drapé de tissu rouge : pour le plus grand plaisir du spectateur, le rideau se lève sur un véritable théâtre politique et esthétique. 

Pari réussi pour la scénographie de l’exposition Théâtre du Pouvoir qui nous interroge d’emblée sur ce qu’elle cherche à questionner, le rôle de l’art dans la construction d’une figure de pouvoir. 

L’art au service d’un transfert de représentation

Par quels mécanismes l’art peut-il légitimer un pouvoir ? La diversité historique de l’exposition nous éclaire nettement sur ce point : du 4ème millénaire avant JC jusqu’à la Renaissance, les œuvres présentées témoignent en effet d’une association systématique des pouvoirs religieux et politique, entraînant un transfert d’aura de la figure divine à la figure du pouvoir. historique

La présentation du Sphinx est à cet égard révélatrice : le pharaon y prend la forme du lion, symbole du dieu Râ, qui transfère au « Roi » une part de sa divinité, le consacrant du même coup en tant qu’intermédiaire entre les hommes et les dieux. 

Sphinx de Gizeh, © Sandro Capo Chichi

Cette pédagogie semble constituer le maître-mot de l’exposition : il s’agit une fois encore pour la Petite Galerie de favoriser l’autonomie artistique d’un jeune public, en lui fournissant des clefs de lecture et de compréhension des œuvres d’art.

L’inscription temporelle de l’objet artistique

L’exposition fait, par ailleurs, la part belle à la notion de temporalité : elle souligne que les postures ou insignes chargés d’une histoire, d’une représentation collective forte, contribuent efficacement à investir une figure d’un pouvoir solidement ancré. L’histoire renforce donc la charge symbolique du décorum. 

Les pièces maîtresses de la dernière salle, le sceptre, l’épée et la main de justice, sont dans cette optique admirablement choisies : leur mise en scène solennelle et majestueuse participe à la mise en valeur de leur charge historique, et permet d’appréhender la force qu’elles confèrent à leur détenteur, de Louis XVI à Louis Philippe. La posture de Louis XIV, impérialement vêtu sur la sculpture de Girardon, révèle d’une autre manière le rôle majeur de la référence historique dans le renforcement du pouvoir.

 

Louis XIV à cheval, Girardon© Musée du Louvre, Thierry Olivier

Une vidéo consacrée à l’évolution des portraits présidentiels officiels atteste du caractère très actuel de cette idée, soulignant que si de nouveaux insignes peuvent émerger, cette rupture s’effectue toujours au sein d’une relative continuité, sans quoi leur force symbolique serait réduite à néant. 

Un art puissant au secours d’un pouvoir chancelant

La force de l’exposition réside indéniablement dans sa capacité à formuler simplement des questionnements majeurs : elle interroge ainsi la diversité de la production artistique, de la peinture à la sculpture, en passant par les services de table et les médaillons gravés. 

L’inauguration équestre de la statue d’Henri IV est par ailleurs l’occasion d’une réflexion sur la place de l’art dans l’espace urbain, à une époque où le Vert Galant cherche à se légitimer par l’occupation grandiose de l’espace public.

Inauguration équestre de la statue d’Henri IV sur le Pont-Neuf, Hippolyte Lecomte, 1818 © Photo RMN-Grand Palais – D. Arnaudet

C’est peut-être paradoxalement la puissance de la mise en scène artistique qui finit par triompher sur la force du pouvoir politique : on est en effet saisi par la puissance du quadriptyque photographique d’Olivier Roller, attestant de l’idée selon laquelle une posture, un regard, un jeu d’ombre et de lumière suffisent à investir leur objet d’une aura considérable. Et quand bien même l’art serait mis au service d’une légitimation politique, la démonstration du pouvoir n’est-elle pas le témoignage le plus évident de sa défaillance ? 

Olivier Roller, Les Figures du pouvoir. 2009-2016. © Olivier Roller, Paris

 

Art et pouvoir : un rapport insuffisamment exploité

Affiner un regard pour permettre le décryptage : la Petite Galerie remplit donc avec succès sa mission pédagogique d’initiation des plus jeunes à la réalité artistique. On regrette dès lors d’autant plus que la complexité du rapport entre art et pouvoir ne soit pas suffisamment examinée : l’art ne s’est-il pas maintes fois émancipé de la tutelle politique pour en dénoncer les travers ? On aurait également été sensible à une réflexion sur le statut d’un art manipulé par la politique : y’a-t-il une frontière entre l’art et la propagande, et comment la penser ? Si l’exposition n’aborde pas ces questionnements, elle a cependant le mérite de les susciter chez son visiteur. 

Infos pratiques :

Petite Galerie du Louvre, aile Richelieu 

Du 27 septembre 2017 au 2 juillet 2018

Tarif : 15 euros, entrée libre pour les moins de 26 ans

Tous les jours de 9h à 18h, sauf le mardi 

Nocturnes mercredi et vendredi jusqu’à 21h45

Crédit photo :

© Petite Galerie

Amélie Larchet

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