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« Tous à l’opéra » … Vraiment ?

Trois pièces : pour quelle unité ?

Balanchine, Teshigawara et Bausch ; trois grands noms de la danse qui semblent pourtant sans lien. Alors pourquoi ce rapprochement ? Cette question me trottait dans la tête quand je suis entrée dans le Palais Garnier.

L’arbitraire étant exclu, j’envisageais d’autres possibilités : pas la période de création, Balanchine a conçu Agon en 1957, Pina Bausch a réinterprété le célèbre Sacre du Printemps de Diagilev en 1975, quant au Grand Miroir de Teschigawara, sa dernière création conçue en 2017 pour le Palais Garnier, il s’agit d’une œuvre originale. Donc pas l’année de création, le compositeur aurait pu être une piste ; mais si Stravinsky est l’auteur des partitions de Agon et du Sacre, celle de Grand Miroir est signée Esa-Pekka Salonen.

            Après avoir assisté à la représentation, la musique me paraît être l’angle d’attaque le plus intéressant. Elle mène la danse, littéralement. Plus qu’un simple rôle auxiliaire, tel un habillage comme dans certains ballets du XIXe, la musique est au principe même de ces œuvres. C’est à partir des partitions que les chorégraphies s’élaborent, comme l’expression d’une potentialité contenue au cœur des notes. ​

 

Ainsi, Agon n’a pas à proprement parler d’argument mais les mouvements géométriques des danseurs, poussés jusqu’à l’abstraction par Balanchine, répondent aux rythmes dodécaphoniques de Stravinsky. L’alliance de la danse et de la musique rend au titre de la pièce toute sa signification. L’Agôn en grec ancien, c’est le combat : la chorégraphie fait violence au corps des danseurs par ses mouvements « contre-nature » comme les qualifie Edward Villela, l’un des premiers interprètes du ballet. Et elle fait tout aussi violence au spectateur, le projetant loin de sa zone de confort.

Si cette dimension agonistique s’énonce explicitement dans l’œuvre de Balanchine, elle est tout aussi présente dans les créations de Pina Bausch et de Saburo Teshigawara.  L’argument du Sacre se joue autour du sacrifice d’une jeune fille ; rite païen où s’opposent danseurs et danseuses jusqu’à l’épuisement des corps et à la mise à mort finale. Si l’ouverture sur un solo de basson invite à une douce rêverie, les rythmes s’accélèrent, deviennent lancinants et saccadés. Ils exacerbent une forme de bestialité, de retour à la primitivité marquée par la tourbe qui ensevelit la scène et qui couvre les corps, seulement vêtus de robes légères ou de pantalons de toile. Dans ces trois pièces, les corps des danseurs, pour épouser la musique, sont poussés dans leur retranchement et donnent à voir un ensemble singulier.

 

La difficile démocratisation de l’opéra

Et devant la scène se dresse un spectacle tout aussi singulier : une salle entière d’étudiants. Les politiques de démocratisation de l’Opéra porteraient-elles leurs fruits ?

Certes, il s’agit de la répétition générale, mais les avantages tarifaires se multiplient, tentant de rallier de nouveaux publics. J’ai obtenu cette place pour 10 euros, par le biais des avant-premières jeunes. On en trouve au même prix pour la plupart des représentations avec les places de dernière minute. Et les étudiants ne sont pas les seuls concernés, des offres avantageuses sont aussi proposées aux trentenaires…

Pourtant le renouvellement des publics peine à s’opérer, l’image du bourgeois colle à la peau de l’Opéra. Avec Bourdieu, on peut postuler que la fréquentation de l’Opéra relève de la constitution d’un capital culturel et n’est que faussement désintéressée, dans la mesure où ce capital est un outil de domination sociale. De plus, la démocratisation de l’Opéra pourrait aussi être davantage rapportée à des contingences économiques, plus qu’à une réelle volonté de diffusion de la culture. En effet, l’Opéra est un vrai tonneau des Danaïdes, il mobilise des fonds considérables pour produire les spectacles et entretenir les salles tandis que son public va en s’amenuisant. En outre, l’apparente difficulté d’accès aux œuvres peut rebuter : pour beaucoup cette forme d’art serait réservée à l’élite. Repère de bourgeois, pôle classifiant, l’Opéra tend à n’être plus rapporté qu’à des problématiques sociologiques et économiques, laissant de côté les enjeux culturels et artistiques qui l’animent. Or, ce répertoire est riche et continue à s’étoffer, montrant bien que cette forme d’expression n’est pas morte : elle questionne , elle touche en dehors des grilles d’analyses de la culture savante. L’art, c’est l’ineffable, ce qui ne se dit pas en mot mais se ressent comme un courant électrique. Il n’est dès lors plus question de discours théoriques mais d’émotions ; revenir aux sens, à l’émotion brute avant de chercher le pourquoi du comment.

Solène Galliez

Crédits photos

https://www.operadeparis.fr/saison-17-18/ballet/balanchine-teshigawara-bausch/galerie

Sources :

http://doc.sciencespolyon.fr/Ressources/Documents/Etudiants/Memoires/Cyberdocs/MFE2009/assouline_c/pdf/assouline_c.pdf

Mémoire Master Institut de Sciences Politiques de Lyon

Opéra de Paris, 2017

https://www.operadeparis.fr/saison-17-18/ballet/balanchine-teshigawara-bausch

Un sociologue à l’Opéra ; Gilbert Durand

https://www.cairn.info/revue-societes-2006-3-page-53.html

Balanchine : Agon, ballet baroque cubiste _ Les Balletonautes

Balanchine : Agon, ballet baroque cubiste.

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