Mark-Page

« Tu n’es personne, et j’aurais pu devenir quelqu’un. »

           J’ai seize ans lorsque ma vie change à jamais.Une météorite s’écrase dans mon existence et laisse une trace indélébile. Cette météorite, c’est un roman malheureusement trop peu connu aujourd’hui, un texte bouleversant, écrit par un génie oublié, un sale gosse, un enfant turbulent qui a le feu dans les yeux, un sacré tempérament, et une envie dévorante de réussir. Un homme dont le caractère bien trempé et la vie rocambolesque sont eux-mêmes dignes d’un roman.

Un certain John Fante, idole de Charles Bukowski, célébrissime écrivain américain qui permettra au public de le (re)découvrir après sa mort, en rédigeant une préface à la réédition du livre dont je vais vous faire l’éloge aujourd’hui, sobrement intitulé Demande à la Poussière, et initialement publié en 1939. Une œuvre d’exception, une savoureuse tranche de vie, un portrait d’une Amérique cruelle et volontiers raciste envers ceux que l’on pourrait appeler les laissés pour compte du rêve américain. Une histoire d’amour impossible teintée d’ambitions et de désillusions, portée par une galerie de gueules cassées rêvant d’un avenir meilleur.

Lorsque nous lisons Demande à la Poussière, nous ne lisons pas un récit à caractère partiellement autobiographique, l’alter-ego fictif de l’auteur, Arturo Bandini, lui permettant de constamment réécrire sa propre histoire. Ce que nous lisons, c’est la vie dans ce qu’elle a à la fois de plus beau et de plus sordide. Un voyage teinté d’amertume dans les Etats-Unis des années 1920, narré par un protagoniste truculent et profondément humain, à la fois brillant philanthrope et somptueuse tête à claques, sublimant la pauvreté et la misère de Bunker Hill, Los Angeles, que l’on se doit de lire au moins une fois dans sa vie. Cet article n’est pas une critique à proprement parler. Cet article, c’est le récit de mon expérience personnelle, le récit d’une vie marquée pour toujours par un roman hors-norme.

 

Une première incursion dans le roman quelque peu douloureuse

Je suis dans un avion pour New York, et les nombreuses heures de vol avant l’atterrissage s’annoncent longues, très longues. Naturellement, je cherche à me divertir par tous les moyens pour faire passer le temps. Problème, j’ai déjà vu tous les films qui sont proposés par la compagnie, et je n’arrive pas à dormir. Mon voisin assoupi sur le siège à ma droite n’a pas l’air très loquace, à en juger par ses ronflements faisant trembler l’oiseau de métal, à moins qu’il ne s’agisse de légères turbulences.

Je plonge alors la main dans mon sac à dos, à la recherche d’un miracle, et trouve le livre que vient de m’offrir mon père, juste avant mon départ. Un véritable chef-d’œuvre, comme il me le présentait. Au premier coup d’œil, je suis subjugué par sa couverture que je trouve splendide. Un homme ivre, chapeau sur la tête et verre à la main, pris en photo dans des nuances d’orange et de bleu hyper saturées. Un nom, John Fante. Un titre, Demande à la Poussière.

Ni une ni deux, je me plonge dans lalecture, espérant y trouver l’échappatoire spatio-temporelle que je convoite tant. Et les premières pages s’avèrent immédiatement être… déroutantes. L’écriture est telle que je crois bien n’avoir jamais lu quelque chose de semblable auparavant. Elle me déconcerte, me repousse quelque peu. Elle semble simple, mécanique. L’intrigue me présente un lieu sale, poussiéreux, un Los Angeles faisant tout sauf rêver.

Je découvre Arturo Bandini, jeune fils d’immigrés italiens venu du Colorado pour écrire le plus grand livre de tous les temps, rien de moins. Avec une nouvelle parue dans un magazine à son actif, il est persuadé d’être un génie, le plus brillant auteur de sa génération, une célébrité que tout le monde adule. Tant pis si tous les gens qu’il croise n’ont jamais entendu parler de lui, ni même lu son récit, il sait qu’il est tout bonnement génial.

Il souhaite écrire sur les femmes, mais ne connaît rien d’elles, n’ayant jamais eu la moindre expérience amoureuse. Il envisage de s’offrir une prostituée, mais les tapineuses coûtent cher si l’on en souhaite une correcte, et sa foi catholique l’en dissuade.

À vingt ans, Bandini est mauvais. Un sale gosse rageur que la faim et la précarité tourmentent, contraint de demander à sa pauvre mère de lui envoyer de l’argent pour assurer sa subsistance. Il vit dans une chambre d’hôtel à flanc de colline, qu’il a pour habitude de pénétrer en passant par la fenêtre, ce qui est pour lui plus pratique et plus rapide. Ce petit personnage dont le visage est parsemé de tâches de rousseur et d’acné, et aux caractéristiques trop méditerranéennes pour passer pour un WASP bien comme il faut se montre très vite teigneux, et vivement antipathique.

Désirant les blanches américaines qu’il croise chaque jour dans les rues, il les déteste dans le même temps. En fait, Bandini déteste tout le monde. Il rencontre dans un café une serveuse mexicaine, Camilla, qui porte des huaraches usées, des sandales typiques de son pays. Décontenancé par sa grâce qui la ferait presque passer pour une ballerine au cours de son service, il commande un café, n’ayant pas assez d’argent pour s’offrir une bière, comme tous les autres. Prétextant que sa tasse est mauvaise, il fait une scène et humilie la jeune femme, qui ne manque toutefois pas de répondant, et lui renvoie la pareille.

Le gamin s’en va, avant de revenir un peu plus tard. La serveuse s’excuse, lui aussi. Elle a changé de chaussures, après avoir subi les brimades racistes du gosse, et lui offre une consommation à ses frais en guise de compensation. Arturo semble être devenu raisonnable, une possible amourette devient concevable. Enfin, c’est ce que je crois, mais c’est mal connaître ce Bandini à l’orgueil démesuré. Il insulte Camilla, enfonce son peuple plus bas que terre, fait preuve d’un racisme anti-mexicains sans limite qui l’amène au bord des larmes. Ronronnant de plaisir, il sort satisfait du café, exulte, ramasse un mégot par terre, et le fume avec jubilation.

Je n’ai rien lu de tel jusqu’alors, et c’est trop pour moi. Le protagoniste me dégoûte tellement que je referme le bouquin et sombre dans ma léthargie. Je veux m’éloigner de ce personnage détestable et on ne peut plus odieux. Comment pourrais-je m’identifier à lui ? C’est une grossière erreur, mais je ne le sais pas encore. J’aurais bientôt l’occasion de me rattraper.

 

Un livre hors-norme prétendant au statut de chef-d’œuvre absolu

Un mois plus tard, je me retrouve dans la salle d’attente pleine à craquer du médecin pour faire un vaccin. L’odeur désagréable des patients, leurs mines contrites et les murs qui suintent me rappellent l’ambiance insalubre de Demande à la Poussière. Je réalise que depuis près d’une trentaine de jours, le roman est toujours dans mon sac.  Je n’y ai plus retouché, et je n’ai rien d’autre à faire.

Je m’y remets.

Bandini exprime des regrets sur ce qu’il a dit et fait dans le Columbia Buffet, le lieu de travail de la serveuse. Il s’en veut d’avoir proféré des insultes racistes envers une femme innocente, insultes racistes dont il a lui-même été victime toute sa vie en tant que fils d’immigrés italiens, et qui l’ont fait terriblement souffrir. Il réalise que ce n’est pas en se comportant comme les autres Américains qu’il pourra à son tour devenir américain. Il réalise qu’en réalité, il ne pourra jamais devenir un des leurs, car il a les yeux et les cheveux trop noirs, que son nom se termine par une voyelle, et qu’il ne pourra jamais changer ce fait. Il réalise qu’il est amoureux de Camilla Lopez justement pour sa différence, une différence qu’ils ont en commun.

Camilla qu’il a blessée, détruite, car Bandini est comme ça. Il démolit d’une main ce qu’il caresse de l’autre. Le tout dans un passage merveilleux, émouvant, débordant de sentiments transmis par un style vivant et magique. Fante écrit avec le cœur et les tripes, avec une énergie rare, une fureur de vivre foudroyante. Il s’entaille les veines sur la page blanche, et écrit en majuscules rageuses, avec son sang qui bouillonne encore, et le cœur qui va avec.

Hallucinant ! Je reconsidère alors mon opinion, me remets en question, et poursuis ma lecture. Je découvre avec surprise le plus beau livre de ma vie… Mon plus grand roman de tous les temps. Jusqu’alors, je considérais qu’il était impossible pour moi d’avoir un livre préféré, tant j’en avais lu de très beaux. Il m’était impossible de faire un choix parmi ceux-ci. Mais il y a eu pour moi un avant et un après Fante. Chaque page est un pur délice, une gemme, un cadeau de Dieu. Bandini narre son histoire comme personne car Fante lui-même écrit comme personne. Les passages beaux à en pleurer s’enchaînent, les accès de colère ridicules du juvénile et ambitieux Bandini nous font mourir de rire, ses peines de cœur nous inquiètent, ses passions et moments de bonté christique délirants nous sidèrent. Il dilapide sans concession ce qu’il gagne durement, n’a rien de manichéen, ni lui, ni les autres.

Quelle écriture ! Quels personnages ! Quelle humanité !

Ce ne sont pas des « êtres de papiers », des « vivants sans entrailles », pour citer Paul Valéry, que nous voyons évoluer. Ce sont des êtres humains avec des émotions et des doutes légitimes, préoccupés par leur survie et leur pérennité dans un pays qui ne veut pas d’eux, attirés par ce qu’ils ne pourront jamais obtenir. Demande à la Poussière, c’est un tableau de visages et de cœurs brisés dans une cité des anges terriblement froide, entourée par un désert des Mojaves sans âme dans lequel l’intrigue s’achèvera justement.

Bandini est capable du pire (insulter et ridiculiser Sammy, un tubard condamné à mort respectant Arturo et lui demandant de l’aide pour écrire un livre, dans une lettre d’une haine et d’une mauvaise foi d’anthologie, à hurler de rire) comme du meilleur (le jeune écrivain donne des conseils pour devenir un grand auteur à ce même tubard qui pourtant moleste Camilla, laquelle aime Sammy plus que tout, alors qu’il est complètement indifférent à cet amour et n’hésite pas à parler d’elle comme d’un objet de peu de valeur).

Il est terriblement prétentieux, et pense tout savoir, persuadé de son propre talent, mais a malgré tout bon cœur. Il espère dépasser le racisme et s’intégrer dans une société qui le méprise comme il a méprisé Camilla, et comme on a méprisé son père avant lui.

Arturo est un jeune homme fougueux, perdu, rêveur, en colère contre le monde entier. Un jeune homme amoureux. Une personne comme une autre. Imparfaite, comme vous, et comme moi. L’œuvre distille habilement ironie mordante et mélancolie tragique pour un résultat d’une justesse et d’une sincérité incroyables. L’histoire impossible d’Arturo et Camilla, leur relation d’amour-haine est à la fois jouissive et touchante. On ressent autant de pitié que d’affection que de colère pour ces deux jeunes gens qui ne seront plus jamais les mêmes après s’être rencontrés, puis séparés.

Même les seconds couteaux sont mémorables, qu’il s’agisse du vieux Hellfrick et son obsession pour la bonne viande, à l’origine d’un passage que tous ceux qui auront lu le livre n’auront pu oublier, la faim et l’alcoolisme l’ayant rendu fou, ou de Vera Rivken et sa vie triste à faire pleurer des cailloux, qui en vient à prononcer les mots servant de titre à cet article. Passées les premières pages, l’attachement à ce gamin travaillé par des préceptes catholiques qui le tourmentent, et en même temps désireux de réaliser le rêve américain, devient progressivement inévitable, contre toute première attente.

 

Une fureur de vivre sans pareille condensée en quelques pages, avec une énergie incroyable

Demande à la Poussière sublime le désespoir, la désillusion, et l’amour malheureux. Ecrit avec une puissance et une énergie rares par un auteur touché par la grâce, il gagne à être connu, et mérite largement sa place au panthéon des classiques, des œuvres inoubliables. Le politiquement incorrect et la fureur des sentiments sont habillés par une écriture merveilleuse, d’une simplicité folle mais ô combien percutante, preuve définitive qu’il ne faut pas nécessairement employer un vocabulaire savant pour faire des Belles Lettres.

Tout comme Arturo avec Camilla, le rejet initial que je ressentais pour ce chef-d’œuvre a vite laissé place à une fascination, à une vénération, à une adoration sans borne. Il ne se passe pas trois mois sans que je revienne au texte pour lire quelques passages aléatoirement choisis, mais toujours aussi divins, où le vulgaire et le sublime se conjuguent parfaitement. Et je dois bien reconnaître que malgré les livres superbes que j’ai pu lire ces cinq dernières années, dont les autres romans de John Fante, qui sont aussi de petites merveilles chacun à sa manière, aucun n’a suscité en moi ce que ce récit a soulevé dans mon cœur et dans mon âme.

Demande à la Poussière : un roman toujours d’actualité, universel, doté d’une écriture révolutionnaire n’ayant rien à envier à la langue de Céline. Ce livre incarne la beauté à l’état brut : elle ne plaira pas à tout le monde, elle en complexera certains, elle en fera pleurer d’autres d’émerveillement. Il a réussi l’exploit de restituer l’essence de la vie sur le papier, réalisant ainsi le rêve de tout écrivain. L’imperfection est magnifique, Demande à la Poussière est la magnificence.Chapeau, Arturo Bandini. Si vous étiez le dieu de Charles Bukowski, M. Fante, vous êtes désormais le mien, car votre ouvrage est ma Bible.

                                                                                     
Quelques citations pour vous donner envie :

« Dieu Tout-Puissant, je vais jouer cartes sur table avec vous. Je vais vous faire une proposition. Vous faîtes de moi un grand écrivain, je rejoins le sein de l’Eglise. Et s’il Vous plaît, Mon Dieu, encore un petit service : faîtes que ma mère soit heureuse. Le Vieux, je m’en fiche, il a son vin et il a sa santé, mais ma mère se fait tellement de mouron. Amen. »

« Ses cheveux noirs coulaient sur l’oreiller comme une bouteille d’encre renversée. »

« Los Angeles, donne-toi un peu à moi ! Los Angeles, viens à moi comme je suis venu à toi, les pieds sur tes rues, ma jolie ville je t’ai tant aimée, triste fleur dans le sable, ma jolie ville. »

Sources :

À la une : http://indietravel.net/

Couverture de Demande à la Poussièreprovenant de sa page Amazon

Photo de John Fante tirée de charybde2.files.wordpress.com

Photo de John Fante provenant de Babelio

Hugo Volokin

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