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« Un homme qui lit en vaut deux » : Nos Richesses de Kaouther Adimi

« Un homme qui lit en vaut deux » : c’est cette inscription que l’on peut lire, en arabe et en français, sur la vitrine de la petite bibliothèque Les Vraies richesses, au 2 bis rue Hamani, l’ex-rue Charras à Alger. Kaouther Adimi part de ce lieu réel pour nous raconter l’histoire de cette librairie de prêt fondée en 1936 par Edmond Charlot qui avait pour vocation de rassembler toute la littérature méditerranéenne.

Le récit est partagé entre plusieurs voix et plusieurs époques : la voix des Algérois qui racontent la vie du quartier autour de la librairie, le journal d’Edmond Charlot de 1935 à 1961 et le point de vue de Ryad, jeune Parisien envoyé à Alger en 2017 pour vider cette librairie le temps d’un stage. En tissant toutes ces voix, Kaouther Adimi montre comment l’histoire de chacun de ces individus se retrouvent mêlée à la grande Histoire.

 Kaouther Adimi © Le Figaro

Nos Richesses est un roman chargé d’histoire, ne serait-ce que par le travail de recherche qu’a effectué l’écrivaine à partir de lettres, de correspondances, d’études sur le colonialisme mais aussi sur les courants littéraire à cette époque. Ainsi, à mesure que le récit progresse, le lecteur voit comment les tensions en Algérie et, plus tard, les « événements » viennent bouleverser la vie du quartier et de la librairie. Le lecteur peut sentir ce drame qu’il sait à venir et l’on peut lire dans les premières pages : « Nous ne faisons pas encore assez de bruit pour gêner les festivités. La police a enfermé ou fait déporter des militants et politiciens indigènes. Tout va bien. Pourtant le ciel est étrangement sombre et de gros nuages se profilent au-dessus des têtes ».

Le travail de recherche était donc essentiel pour restituer fidèlement le déroulé des événements qui ont ensanglanté l’Algérie. Mais il était aussi essentiel pour l’exercice difficile auquel se prête Kaouther Adimi : faire parler une personne qui a réellement existé, Edmond Charlot. Rappel biographique : Edmond Charlot est un libraire et éditeur né en 1915  à Alger et mort en 2004 à Béziers. Il a été le premier à publier les manuscrits d’Albert Camus qui venait souvent écrire dans sa petite librairie rue Charras. Il a également côtoyé Jean Amrouche, Max-Pol Fouchet et Jean Giono, qui lui inspire le nom de sa librairie. Quand l’Algérie devient indépendante, il quitte le pays comme des milliers d’autre pieds noirs et laisse derrière lui sa petite librairie au 2 rue Charras, petite librairie qu’il décrit ainsi : « Ce sera une bibliothèque, une librairie , une maison d’édition, mais ce sera avant tout un lieu pour les amis qui aiment la littérature et la Méditerranée ».

 Edmond Charlot

Edmond Charlot n’a pourtant jamais laissé de journaux intimes et c’était donc à Kaouther Adimi de prendre des phrases ça et là dans ses correspondances pour d’imaginer ce que cet homme aurait  pu écrire dans ces pages.  Il est intéressant de découvrir de l’intérieur toutes les étapes de la création de ce lieu et quel idéal animait l’éditeur. Ces pages permettent également de faire revivre les grands écrivains de cette époque en les faisant discuter avec Edmond Charlot autour d’un café. Néanmoins, avis personnel, ces pages ont le défaut de vite s’essouffler. Si l’on est charmé au début par cette intimité avec de grands hommes, les extraits de journaux intimes ont vite un aspect purement descriptif, factuel où l’on sent bien sûr le travail de recherche de l’écrivaine mais il y a un certain manque de profondeur au sens où les événements se succèdent très vite, et trop vite.

 

Malgré tout, ces bribes de journal intime permettent de montrer la forte contradiction entre le rêve d’Edmond Charlot, à savoir rassembler tous les auteurs, qu’ils soient Arabes ou Français, autour de ce projet de littérature méditerranéenne et les qui règnent au sein du monde de l’édition. Des tensions économiques et politiques nuisent très vite au fonctionnement de la librairie, sans compter la concurrence entre les maisons d’édition, notamment les maisons parisiennes qui n’apprécient pas de voir ce pied-noir débarquer à Paris et tenter de s’y implanter. Une concurrence également interne au sein de la maison des Vraies richesses, où une guerre des egos se jouent vite entre les auteurs. Toutes ces difficultés viennent entacher le projet idéaliste et utopique d’Edmond Charlot donnant ainsi une teinte douce-amère au roman.

Malgré tout, on reste frappé  par l’ode à la littérature, et plus qu’à la littérature, à l’objet livre. Ryad, celui qui est chargé de débarrasser la librairie de Charlot en 2017 devenue depuis une annexe de la bibliothèque municipale d’Alger, n’éprouve aucun intérêt pour la littérature. Pour lui, le livre n’est qu’un objet et il ne comprend pas la stupéfaction qu’éprouve Abdallah, gardien de la librairie, quand il lui annonce qu’il compte tout simplement jeter les livres, ni plus ni moins : « Détruire une librairie, c’est un travail ça ? ». Se débarrasser d’un livre, c’est la pire chose que pouvait imaginer Edmond Charlot car c’est empêcher la transmission de savoir ce qui explique cette fameuse phrase sur la vitrine de sa librairie : « Un homme qui lit en vaut deux ». Pourtant, les habitants du quartier sont loin d’être de l’avis de Ryad et même s’ils fréquentent peu ce lieu, ils font tout pour l’empêcher de le vider. Preuve en est que la librairie n’est pas qu’un débarras où l’on entasse des livres que l’on peut jeter, c’est une référence, un symbole du passé et un lieu de mémoire que les habitants se sont appropriés, c’est un lieu qui ponctue leur vie quotidienne et que pour rien au monde ils ne voudraient voir disparaître. Les Vraies richesses, ce sont les leurs.

Rachel Dautais

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