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UNE AMIE QUI VOUS VEUT DU MAL

Une amitié toxique

« L. est le cauchemar de tout écrivain. Ou plutôt le genre de personne qu’un écrivain ne devrait jamais croiser. » D’emblée, Delphine de Vigan donne le ton : sa prétendue rencontre avec « L » a été une malédiction. Elle l’a rencontrée dans la foulée du tourbillon médiatique consécutif à la parution du « roman de sa vie », œuvre dans laquelle elle s’était jetée corps et âme. Épuisée et vulnérable, Delphine s’est laissée amadouer par cette femme charmeuse et sensuelle, l’a laissée prendre une place grandissante et bientôt accaparante dans sa vie. « L. » l’a séduite, l’a envoûtée, l’a assujettie, avant de prendre possession de son identité, de l’humilier, de la couper du monde extérieur et de se rendre coupable d’une ultime trahison. Ce n’est pas une histoire d’amitié exclusive qui s’écrit là, mais une descente aux enfers, celle d’une auteure en perdition qui n’arrive plus à coucher le moindre mot sur le papier. Au travers de tout le récit et jusque dans le titre, Delphine de Vigan cherche à nous faire croire qu’elle ne fait qu’écrire les faits tels qu’ils se sont déroulés. Delphine et elle ne sont qu’une seule et même personne, et « L. » existe bien. Mais peut-on raisonnablement la croire ?

Une histoire plus vraie que nature

La narratrice, Delphine, porte le prénom de l’auteure et lui ressemble à bien des égards. Delphine est une auteure à succès dont le dernier roman – largement autobiographique et très intimiste – a été plébiscité par le public et couronné par la critique. De Vigan aussi, en 2012, avec le bouleversant « Rien ne s’oppose à la nuit ». Delphine est grande, ses cheveux sont blonds et décoiffés, son compagnon se prénomme François. Le lecteur peut difficilement remettre en question les vérités autoritaires que l’auteure assène dès les premières pages du roman. Elle se dédouane très vite, en se plaçant en victime de la fameuse « L. », une amie qui lui voulait du mal. Elle joue sur un effet d’attente, en annonçant dès les premières lignes tout le mal que L lui aurait fait et qu’il s’agirait d’exorciser par l’écriture. Delphine ne laisse à L aucun bénéfice du doute, aucune présomption d’innocence. Elle est déjà exposée à la désapprobation du lecteur. En cela, la parole du roman est unilatérale, et si le lecteur décide de ne pas croire De Vigan, lire le roman est vain (même s’il y a fort à parier que cet incipit empruntant ostensiblement au réel le convainque rapidement).

Mais cette histoire est-elle vraie ?

Ces effets de réels sont si précis, crédibles et étayés, que Delphine semble être la victime d’un crime dont elle détaillerait le déroulé. En cela, De Vigan nous interroge sur le pouvoir infini dont jouit un auteur dès lors que le lecteur consent au contrat de lecture. Elle plante un décor plus vrai que nature que nous tenons instinctivement pour vrai. Mais inévitablement, la romancière et son alter ego semblent se dédoubler. Certains éléments de la biographie de l’auteure discordent avec les traits caractéristiques du personnage de Delphine. Et à mesure que l’intrigue monte en puissance, que l’atmosphère se crispe (une réelle angoisse s’empare du lecteur), que la folie destructrice de « L. » semble hors de contrôle et que se noue une véritable tragédie, le doute s’immisce. N’est-ce pas « trop beau » ? Cette histoire entre les deux amies n’est-elle pas taillée sur mesure pour écrire le roman parfait ? N’est-elle pas justement trop « romanesque » pour que De Vigan ait vraiment connu cette amitié ?

Un questionnement profond sur la vérité en littérature

Cette hypothèse est confortée par un autre trait de caractère que Delphine partage avec De Vigan. Elles admettent toutes deux que si la fiction peut dire une certaine vérité, cette dernière n’est que partielle. Elle sera forcément altérée, rapiécée, raccommodée par l’auteur ; car sa subjectivité finit toujours par ressurgir. La vérité pure et universelle n’émane donc jamais du roman – vision à laquelle « L. » s’opposera farouchement. De Vigan n’aurait donc pas écrit une histoire « vraie » mais une pure fiction, empruntant néanmoins au réel pour dégager une certaine vérité sur l’amitié, la manipulation et le travail de l’écrivain. En cela, Delphine de Vigan réalise un tour de maître. Elle brouille les cartes en se servant habilement de son pouvoir de romancière dès le début du livre : elle laisse le lecteur se construire un monde qu’il croit conforme au réel, avant de le plonger dans l’incertitude la plus totale. Malicieusement et évasivement, De Vigan botte en touche lorsque des intervieweurs l’interrogent sur le degré de vérité de son œuvre. Signe qu’elle veut laisser son œuvre dans ce statut hybride à la fois jubilatoire et exaspérant pour le lecteur, celui du « ni vrai, ni faux. »

Erwana Le Guen

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