Spektateur

Une double réussite

 

Le court roman de Dostoïevski, Le Double, est interprété par Ronan Rivière et sa troupe au Théâtre du Ranelagh, dans le 16ème arrondissement de Paris, jusqu’au 20 janvier.

 

Il y a des succès qui ne se mesurent pas au nombre de spectateurs, ou à la quantité de commentaires bienveillants que l’on recueille sur Internet. L’adaptation du Double de Dostoïevski au théâtre par Ronan Rivière – à la fois auteur, metteur en scène et comédien de sa pièce – en fait partie.

Avant même le début de la représentation, la « note d’intention » distribuée aux spectateurs laisse présager le meilleur, en tout cas pour qui a déjà lu la nouvelle publiée en 1846, l’une des toutes premières œuvres du romancier russe. On nous y prévient que « l’adaptation est libre », et l’on se doute que transposer un roman, certes riche en dialogues, mais au style si onirique, est déjà un grand défi en soi. Si l’on prend le texte original, l’ambiance est posée dès les premières lignes : « Une ou deux minutes Jacob Piètrovitch Goliadkine fut sans bouger, comme un homme qui doute encore s’il est éveillé ou s’il dort, si ce qui se passe autour de lui est bien la réalité ou la continuation des visions désordonnées de ses rêves. » Et l’on pénètre dans la salle du Ranelagh, le jeu des lumières tamisées, presque ternes, la couleur vert sale des murs du décor, l’homme tout habillé endormi sur le banc qui lui sert de lit : l’ambiance du roman semble parfaitement recréée.

Les dialogues sont aussi empreints de la « patte » Dostoïevski : courts, directs, répétitifs – en miroir, en double, comme dans le texte original – et ne lassent pas de confirmer l’intuition du spectateur que si rien ne semble anormal a priori, tout est un peu trop précis. Comme dans un rêve. Ronan Rivière ne se prive pas non plus de le rappeler : « Nous avons créé un style, que nous précisons encore : […] un phrasé assez droit qui fasse entendre le texte. Des situations lisibles sans être explicatives. Jamais de psychologie. »

 

 

Une transposition parfaite

 
 

Pas besoin de psychologie, en fait, parce que le texte de Dostoïevski – et la brillante adaptation qui en découle – décrivent avec une précision et une intuition impressionnantes ce délire de persécution. M. Goliadkine, qui mène une vie rangée de fonctionnaire à Pétersbourg, doit faire face à l’apparition d’un double de lui-même, qui s’introduit dans sa vie. Ce double lui ressemble physiquement et psychiquement, mais en mieux : plus beau (là encore, la distribution est parfaite), plus avenant, plus courageux et surtout plus malin, en cela qu’il montre qu’il n’y a de place que pour un des deux, c’est-à-dire lui. Ce qui est terrible pour le Goliadkine original, et qui est admirablement rendu sur scène, c’est qu’aucun autre que lui ne semble surpris de l’arrivée du second Goliadkine, et que ce sentiment d’être seul contre tous – Jacob Piètrovitch utilise plusieurs fois le terme de « complot » – achève de le discréditer aux yeux des autres. A partir de la remarquable scène d’apparition du double, qui se déroule dans une obscurité troublante, où M. Goliadkine croit se voir dans un miroir, le spectateur est tiraillé entre la réalité, troublante, et le fantastique, qui paraît évident.

En bref, on ne ressort pas de là comme on y était entré. Soit que l’on ait découvert l’un des plus grands auteurs russes de tous les temps (dont André Suarès disait qu’il est la plus grande conscience du monde moderne), soit que l’on ait compris que le génie est malléable et peut se transposer parfaitement d’un art à l’autre.

 

INFOS SUPPLÉMENTAIRES

durée : 1h25 environ
10€ pour les moins de 26 ans
 
 
 
 
crédits : Théâtre Ranelagh

Bastien Tellenne

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