Inkulture

VAPORWAVE IS NOT DEAD

Écrire  sur la vaporwave, c’est un peu comme expliquer une blague avant de la raconter, ou bien révéler le secret d’un tour de magie. C’est un sentiment de satisfaction particulier de se perdre sur YouTube et de tomber sur quelque chose d’aussi décalé et subtile à la fois. Mais découvrir ce genre insolite peut se transformer en calvaire pour vos oreilles (et pour votre santé mentale). Installez-vous confortablement et laissez-vous flotter sur l’écume…

     Je vous invite à écouter les musiques au fur et à mesure de la lecture ! (Vous êtes pas obligé de tout écouter hein !).

“Resonance” de HOME : https://youtu.be/8GW6sLrK40k

 

 

L’un des premiers “véritables” mouvements artistiques nés sur Internet ?

En tant que mouvement artistique, la vaporwave émerge avant tout en musique avec Chuck Person’s Eccojams Vol. 1 de Daniel Lopatin (alias Chuck Person) (2010). A l’époque, ce dernier s’inscrit dans le bruitisme – genre qui remet en question les fondamentaux de la musique- et produit cet album avant tout “pour s’amuser”. Le deuxième album essentiel à l’histoire de la vaporwave est Far Side Virtual de James Ferraro (2011), inspiré des muzak, sonneries et autres jingles de la vie quotidienne. Un troisième album qui “fusionne” les styles de ces deux précédents sort en Décembre 2011 sous le nom de Floral Shoppe produit par MACINTOSH PLUS. Aujourd’hui il est considéré comme étant l’album le plus populaire et le plus important, parfois même comme la quintessence du genre. Effectivement, la première écoute de ces trois albums précurseurs peut être compliquée : dans ses fondements, la vaporwave est un mouvement de contre-culture assez abstrait. L’ambiguïté est un des maître-mot de ce genre, qui joue perpétuellement avec des sonorités expérimentales “avant-gardistes” et surprenantes pour donner un sentiment de distorsion et de confusion. Par ce caractère plutôt insolite, son statut de “mouvement artistique” est systématiquement remis en question sur Internet et elle fait l’objet de nombreux memes, ce qui interroge souvent le public sur sa propre définition de « l’oeuvre d’art ». Mais toutes les parodies de ce mouvement embrassent justement la nature foncièrement ironique de celui-ci. Qu’elle soit ou non sensée, là où la musique nous emmène importe finalement peu. Ce qui compte c’est qu’elle nous transporte loin d’ici. Ce qui compte, c’est l’ “a e s t h e t i c”.

“The whole appeal of vaporwave is its use of remaining unknown. That in a world where nothing is private, it is refreshing to find something that feels like it was found in the dumpster of a thrift shop. Where it does not matter where it came from or who made it but only that it takes you elsewhere, somewhere distant from reality.” -Eco Virtual

“A1” (ou “She’s Waiting”) de Chuck Person : https://youtu.be/0T17gsA67og

“ブート” de MACINTOSH PLUS : https://youtu.be/42WhTzwE5YY

“Lovers” de マクロス MACROSS 82-99 : https://youtu.be/Igi5HOUdKdQ

50303814_289356138448828_205595787344740
50297041_241941130045997_863132983469119

Chuck person’s Eccojams Vol.1                                                                                 Floral Shoppe

 

 

Dysfonctionnement expérimental et nostalgie absurde

Ce qui rassemble toutes ces musiques, c’est avant tout un esthétisme (cf. « a e s t h e t i c ») particulier à base de glitch art, de designs numériques dépassés, de bustes romains, de couchers de soleils aux tropiques, de culture japonaise, de samples ou autres extraits de publicités des années 80-90 ; ces derniers étant le plus souvent modifiés, coupés et ralentis. Faire buguer des synthétiseurs, ralentir des chants ou réutiliser des bruitages obsolètes sert à dépeindre un passé fantasmagorique oublié, que personne n’a jamais vécu, mais qui nous fait éprouver une sensation étrange entre l’apaisement et le malaise. La vaporwave prend en étau celui qui l’écoute entre une illusion délicatement utopique et la prise de conscience mordante de la réalité. Dans les clips de “Cherry Pepsi” et de “Private Caller” de SAINT PEPSI, la joie omniprésente sur le visage des danseurs dépeint l’optimisme naïf des publicités des années 80-90, mais s’accompagne d’une nostalgie absurde et ironique d’un temps qui n’a jamais vraiment existé : “Vaporwave is the romanticism of the past to the point where its a distorted lens of what never truly existed but what we wanted to exist.”nous dit Justin Wharton, artiste d’inspiration vaporwave.

“Cherry Pepsi” de SAINT PEPSI : https://youtu.be/OrR1TGQY20Y

“Private Caller” de SAINT PEPSI : https://youtu.be/Ki-fATpXa00

Utopie devenue dystopie, la glorification de la culture de masse des années 80 parait d’autant plus hanter notre société actuelle, et nous ramène à l’étymologie du mot “vaporwave”. De l’anglais « vaporware » : dans l’industrie informatique c’est un logiciel ou un produit annoncé par une compagnie mais dont la date de sortie est repoussée à plusieurs reprises (littéralement “du vent”, l’illusion d’une promesse) ; dans les théories marxistes c’est l’inévitable obsolescence des produits de consommation dans une société capitaliste, qui la condamne à un état de flux permanent (de consommation à consomption, qui s’envole en fumée, en vapeur). Le ton ambivalent entre joie et mélancolie, profusion et obsolescence, innocence et ironie, virtuel et réel met en avant le paradoxe essentiel à la vaporwave : une musique qui nous rassure autant qu’elle nous inquiète. C’est une musique qui veut rester unique et incohérente.

“Lifetime” de SURFING : https://www.youtube.com/watch?v=cz9T-ZR4ApE

“Paradise” de InnerSpeaker : https://youtu.be/pYAV6xDlSZY

“I’m Willing” de YUNG BAE & Tuuwa : https://youtu.be/1z5G4DciFHE

Un style qui dépend de sa marginalité

L’ultime composante de la vaporwave est sa propre marginalité. Je vous expliquais précédemment que j’allais vous ruiner la surprise en vous faisant lire cet article, car découvrir par soi-même ce style est un bonheur et une chance. Son côté underground est indéniablement l’un des aspect de son charme, c’est pourquoi il a tout intérêt à s’adresser à un public de niche.

“Vaporwave being so confusing and hard to get into is on purpose so that you have to find the music. This leads to a feeling of accomplishment, you can feel proud to know that you may be one of the few to listen to it ” -Justin Wharton

De nos jours la communauté vaporwave est toujours relativement active (notamment sur Reddit). Son succès “éphémère” au début des années 2010 et sa postérité de nos jours me permet d’ouvrir sur un autre genre assimilé : la synthwave. Plus de synthétiseurs, plus d’adrénaline, plus de darkness mais toujours un goût pour le rétro. Un autre mot pompeux, mais un sous-genre qui a également connu un franc succès avec des artistes tels que Kavinsky (qui a participé à la B.O. de Drive) ou encore Carpenter Brut (surtout dans les jeux vidéos avec les Hotline Miami, mais également entendu dans une publicité pour AdopteUnMec.com…!).

“Roadgame” de Kavinsky : https://youtu.be/N8ZAx_OvKpM

“Nightcall” de Kavinsky : https://youtu.be/MV_3Dpw-BRY

“Le Perv” de Carpenter Brut : https://youtu.be/RYtVf0wvPpc

“Hairspray Hurricane” de Carpenter Brut : https://youtu.be/DiwSm6QgZM8

Sources :

Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du Parti Communiste, 1848

msteramazing Vaporwave: Genre Redefined https://www.youtube.com/watch?v=xJwqp0IByto

wosX – Vaporwave: A Brief History https://www.youtube.com/watch?v=PdpP0mXOlWM

Frederik Knudsen Vaporwave – Down the Rabbit Hole https://youtu.be/w_T1nkER3vA

Tweet de Justin Wharton (artiste vaporwave) https://twitter.com/justwharton/status/1080165222990540801

William Carlos

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *