Spektateur

Vincent Macaigne est de retour.

Le Festival d’Automne 2017 a accueilli à bras ouverts sur les scènes (et sur les écrans) l’enfant terrible de la mise en scène contemporaine française, j’ai nommé Vincent Macaigne. Pour préparer son retour en gloire, celui-ci a élaboré un triptyque, composé de son film Pour le réconfort, sorti au cinéma fin octobre 2017, Le double spectacle Je suis un pays / Voilà ce que jamais je ne te dirai, programmé aux Amandiers du 25 novembre au 8 décembre 2017 et reprogrammé à La Colline du 31 mai au 14 juin 2018, et En Manque, reprise d’un ancien spectacle créé en 2016, du 14 au 22 décembre à La Villette.

J’ai donc commencé avec Pour le réconfort, un film magistral, une leçon de cinéma d’une puissance rare, mais peu relié au triptyque voulu par Macaigne. Je suis un pays/Voilà ce que jamais je ne te dirai et En Manque sont par contre explicitement à mettre en perspective : on y retrouve la même ambiance post-apocalyptique, les mêmes galeries d’art, le même mystérieux Ulrich von Sidow, le même problème générationnel de la lutte des enfants contre les parents, du capitalisme, de l’écologie, de la destruction du monde.

            Avec Je suis un Pays, aux Amandiers, Macaigne investit tout l’espace du théâtre, jusqu’au hall qui constitue une avant-salle, surchargée de bruit, de musique et d’écrans. Le spectacle commence avant qu’on ne nous emmène dans l’enceinte fortifiée qu’est devenue la Grande Salle. C’est alors le point de départ d’une fête ininterrompue et grinçante, entre la boîte de nuit et le jeu télévisé, sans cesse ponctuée des injonctions d’une présentatrice en robe à paillettes. A l’intérieur de ce dispositif, Macaigne construit une intrigue grotesque et décousue, où l’on tue à de multiples reprises un roi immortel, censé être racheté par un bébé-prophète et où l’on croit pouvoir sauver, par le divertissement, un monde en chute libre. Le décor s’écroule en permanence sous la fumée, la mousse, le goudron et la terre tombant des cintres. Le fil de l’intrigue se perd exprès pour dénoncer sa propre vacuité de schéma narratif. Il devient délirant, adoptant le rythme d’un jeu télé sans but, à l’instar d’une société qui a fait de l’argent une fin, tournant ainsi à vide jusqu’à la fin du temps. Les références politiques multiples insérées dans le spectacle fonctionnent comme des fantômes de notre système de perceptions et de représentations. Tordues et disloquées sur scène, elles révèlent le gouffre dans lequel s’engage notre organisation mondialisée, sous le masque du bonheur et du progrès humain. Tout n’est qu’un appel à la possibilité d’un rassemblement, dans le but de tout arrêter pour faire mieux. Macaigne fait ainsi de la salle de théâtre un lieu à l’abri du monde où l’on peut, avec d’autant plus de vitriol, se jouer de notre propre déchéance. Les spectateurs sont invités à détruire les fondations de l’ancien monde, en dansant tout le long du spectacle, de manière à « laver le rapport que les gens ont au théâtre », comme le dit Vincent Macaigne. On pourrait aussi y voir un appel à « laver » leur rapport à une vie de mort-vivant.

 

 

Pour En Manque, rien de tout cela, ou peut-être la même chose en pire. La musique, la fumée et la danse sont présentes, mais aucun propos ne vient soutenir cette même radicalité gratuite. Et pourtant, on y trouve des bribes d’idées neuves qui, développées, auraient pu constituer un tout autre spectacle. Quelle image plus sublime que celle de ces jeunes gens qui, attendant la mort, se livrent à une orgie dans la boue du vieux monde ? Et pourquoi ne la faire durer que 40 secondes alors que le spectateur a subi pendant l’heure précédente l’écoute d’un texte pompeux et bavard à l’efficacité douteuse ? On entend quelques bribes réécrites du texte de Sarah Kane, des références à Je suis un pays, mais rien ne se tient ni ne semble aboutir, à part un bruit et une fureur toute bourgeoise.

            A mon sens, ce troisième spectacle (ou quatrième si on considère Voilà ce que jamais je ne te dirai comme une forme à part entière) était peut-être celui de trop pour Vincent Macaigne. Il souffre d’un réel manque de travail. Mais comment pourrions-nous reprocher cela à un artiste qui passe ses nuits en tournage et ses journées en répétitions ? Toutefois, trop de Macaigne tue Macaigne, aussi bien dans sa créativité, que dans l’accueil du public. Celui-ci sort écœuré d’en avoir tant mangé. Peut-être serait-il temps pour Vincent Macaigne de prendre de la distance avec toute la vitrine tapageuse et phénoménale qui a fait se déplacer les foules aux Amandiers, à la Villette, et bientôt à la Colline. Rappelons qu’avoir deux programmations dans deux théâtres différents de la même ville à la même saison relève du jamais-vu. Espérons qu’il en revienne à sa véritable exubérance spectaculaire qui fait de ses mises en scènes des moments de théâtre à nuls autre pareils.

 

Titiane Barthel

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