Kanvas

Voyage d’hiver au Château de Versailles

Souvent acclamées, parfois décriées mais toujours remarquées, les expositions d’art contemporain qui investissent le Château de Versailles font généralement couler beaucoup d’encre, et pour cause : le brouillage temporel et artistique qui caractérise ces associations d’œuvres classiques et contemporaines est perçu par certains comme une injure à la pureté et l’harmonie esthétique.

Mais « Voyage d’hiver » ne tombera pas cette année sous le coup de cette accusation : les œuvres contemporaines y permettent le prolongement d’une expérience artistique qui engage le visiteur au-delà d’une simple réflexion sur les mutations de la nature, à une véritable rencontre avec lui-même.

Le jeu des correspondances

La rencontre des œuvres classiques et modernes ne s’y fait jamais sur le mode de la confrontation, mais plutôt sur celui de la complémentarité et de l’écho. « L’enlèvement de Proserpine », allégorie de l’automne emporté par l’hiver, est ainsi recouvert par Sheila Hicks de longues bandes textiles colorées, disposées jusqu’à terre en horloge cosmique pour rappeler le cycle des saisons.

 Sheila Hicks, « Proserpine en Chrysalide », 2017

Courtesy de l’artiste, Galerie Frank Elbaz (Paris), Alison Jacques Gallery (Londres), Galleria Massino Minini (Brescia), Sikkema Jenkins (New York) © ADAGP, Paris 2017

Cette correspondance thématique apparaît encore plus nettement dans les sculptures rouges d’Anita Molinero, qui se reflètent avec une netteté saisissante à la surface du Bassin du Miroir, en écho à son titre. Par le biais de ce dialogue intemporel entre des œuvres qui se font face et se répondent, chaque production parvient à trouver sa juste place.

 Anita Molinero, Floraisons pour Nollopa, 2017

La fragilité de l’être

Bien des œuvres semblent constituer un hymne à la fragilité de la vie. L’installation la plus surprenante est à cet égard celle des 24 haut-parleurs, nichés par Dominique Petigand dans le Bosquet du Dauphin : deux voix fortes y résonnent dans une conversation fragmentée, insensée, répétitive, et finalement impossible.

Le labyrinthe que constitue ce bosquet, ainsi que la puissance sonore des voix qui y surgissent de toutes parts contribuent à dérouter et à isoler le visiteur, qui se retrouve confronté à l’énigme de la mémoire défaillante, de la perte de tous repères spatiaux-temporels, face à  la précarité de son être. On en ressort d’ailleurs légèrement inquiet, comme habité par une angoisse nouvelle.

 Bosquet du Dauphin où sont installés les 24 haut-parleurs

Courtesy de l’artiste et gb agency (Paris)

Une invitation à l’introspection

Le déboussolement constitue le maître-mot de cette exposition. Dès son arrivée dans les jardins du Château, le visiteur est invité à se perdre. Rares sont les cartes indiquant la place des œuvres, et quand bien même trouverait-on ces plans que la centaine de mètres qui les séparent de l’emplacement indiqué nous les fait bien vite oublier.

Absence de plans, dédale de chemins sinueux, labyrinthes végétaux, le visiteur a beau pester, il faut se perdre, tourner en rond, chercher derrière un buisson, un bosquet, au détour d’un chemin, pour s’approcher, s’étonner, examiner et comprendre. Comprendre que ce voyage n’est pas d’abord un périple au cœur du vide mais de soi-même. Que chaque œuvre nécessite de s’enfoncer davantage dans les dédales de chemins sombres, boueux et embûchés, et révèle à sa façon cette quête d’une connaissance de soi.

 Labyrinthe végétal

Pour accéder au « Souffle » de David Altmejd, il faut ainsi gravir deux terre-pleins, au terme desquels on découvre une sculpture glaçante, constituée de mains déplaçant leur propre matière dans un geste désespéré d’accès à la profondeur de l’être.

 David Altmejd, « Le Souffle », 2017, © Travel/Style&Life

Déboussoler pour permettre de trouver, étonner et choquer pour amener à penser. La réussite de cette nouvelle exposition est indéniablement à la hauteur de son ambition. On blâme son manque d’organisation jusqu’à la prise de conscience du caractère volontaire de cette insuffisance. On en dénonce le manque d’explication jusqu’à ce qu’on réalise que cette défaillance est un chemin vers l’introspection.

Infos pratiques :

Exposition à découvrir dans les jardins du château de Versailles

Du 22 octobre au 7 janvier

Du mardi au dimanche, de 10h à 17h

Entrée libre

Amélie Larchet

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *