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WILLIAM FORSYTHE X RYOJI IKEDA à La Villette : quand l’objet chorégraphique devient art

Dans le cadre du « Festival d’Automne à Paris », la grande halle de La Villette accueille les œuvres monumentales de deux artistes dont la rencontre semble évidente tant leur vision de l’art est similaire.

Les installations de William Forsythe et Ryoji Ikeda prennent place dans deux immenses pièces et convoquent tous les sens du spectateur. Ce dernier est d’ailleurs une partie intégrante de l’oeuvre puisqu’il peut pénétrer dans les installations et en modifier l’apparence, le sens et même la finalité.

 

Des artistes aux formations pluridisciplinaires

Natif de New York, William Forsythe est chorégraphe. Nombre de ses oeuvres figurent au premier rang du répertoire des ballets internationaux. Il développe une vision extensive et troublante de la chorégraphie, cassant les codes du ballet « classique ». Dans ses pièces dansées s’imposent une maîtrise de l’espace et une connaissance de la danse néoclassique la plus académique pour mieux la déconstruire et la dépasser.

Ryoji Ikeda, lui, est originaire du Japon, compositeur de musique électronique et artiste plasticien. Il envisage l’art dans ses dimensions sonores, plastiques et spatiales.

Les deux artistes, provenant d’univers différents et appartenant à des disciplines distinctes, se sont naturellement tournés vers l’art de l’installation. Des œuvres monumentales mettant en jeu leurs disciplines de prédilection respectives naissent ainsi de leur esprit.

Les deux hommes, qui étaient déjà en contact régulier depuis un certain nombre d’années, ont trouvé l’aboutissement de leur collaboration dans l’exposition de La Villette.

 Photo © Floriane De Toffoli

La création de deux « objets chorégraphiques »

Dans Nowhere and Everywhere at the same time N°2 de William Forsythe, des centaines de

pendules sont disposées dans l’espace et se balancent de manière imprévue, suspendues à de longs portants en fer, et le spectateur déambule entre ces long fils mouvants.

Dans test pattern, de Ryoji Ikeda, une image gigantesque noire et blanche affichée pixel par pixel  au sol influe sur la musique. Cette oeuvre est largement influencée par le glitch, art inspiré des défauts de fonctionnement des appareils technologiques.

 

 

Photos © Floriane De Toffoli

Ces deux œuvres pourraient être qualifiées d’« objets chorégraphiques ». C’est le terme que William Forsythe utilise pour qualifier les œuvres plastiques qu’il produit. Cela signifie pour lui d’aller à l’encontre d’une conception figée de l’art chorégraphique et d’exploiter la faculté du corps « à lire en permanence chaque signal émis par son environnement ».

Les deux oeuvres qui se font écho dans la grande halle de La Villette correspondent à la vision que l’artiste se fait d’un « objet chorégraphique » :

  • Dans l’oeuvre de Ryoji Ikeda, les sons et images obligent le spectateur à se mouvoir d’une façon particulière, et les visiteurs ayant ôté leurs chaussures interagissent avec l’oeuvre en se déplaçant sur celle-ci.

  • Dans l’oeuvre de William Forsythe, les centaines de pendules disposées dans l’espace obligent les visiteurs à repenser le rapport de leur corps à l’oeuvre. Ceux-ci se déplacent entre les pendules en mouvement, tantôt les évitant, tantôt épousant leurs mouvements.

Une oeuvre participative

L’originalité des deux installations tient donc du fait que les visiteurs-spectateurs peuvent pénétrer au sein des installations et s’y mouvoir. Dans l’une comme dans l’autre, un observatoire est placé au dessus de l’œuvre, permettant au spectateur de l’observer d’en haut. Il est également proposé à celui-ci de pénétrer dans l’oeuvre, de se mouvoir en fonction de celle-ci. L’expérience que tout un chacun va avoir face à ces œuvres d’art dépend donc en grande partie des autres personnes présentes.

Lorsque je me suis rendue dans ce lieu unique, je me suis d’abord postée en spectatrice passive, observant les pendules de haut, puis je suis passée à un statut plus actif, déambulant avec amusement entre les pendules. Mais pour moi, l’incroyable se produisit dans la seconde salle, avec l’oeuvre d’Ikeda. Lorsque je suis entrée dans la salle sombre, après avoir enlevé mes chaussures, j’ai découvert qu’un groupe de jeunes danseurs était aussi présent. Ces derniers, habitués à travailler avec leur corps, se sont appropriés magnifiquement l’oeuvre et l’espace. Leurs mouvements étaient spontanés, désordonnés mais incroyablement beaux. Je suis restée une bonne heure à les observer, fascinée par ces danses intuitives qui se mariaient si bien à l’oeuvre. J’aurais probablement vécu l’exposition de manière totalement différente si ce groupe n’avait pas été là.

Une exposition unique qui dépend entièrement des conditions et des visiteurs présents et de leur réaction. Deux salles qui se répondent et se complètent pour une exposition cohérente réunissant deux artistes aux intentions similaires, cette collaboration est une véritable réussite.

Laure Brethous

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