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ZAÏ ZAÏ ZAÏ ZAÏ, DE FABCARO : ON THE ROAD AGAIN, AGAIN

 

Imaginez : vous êtes à la caisse du supermarché, vous venez de faire vos courses et vous vous apprêtez à payer. C’est le moment de présenter votre carte de fidélité, vous portez machinalement la main à votre poche pour la sortir mais elle ne s’y trouve pas. Le vigile s’approche, la tension monte et les esprits s’échauffent. Vous n’avez plus le choix, si vous voulez vous en sortir il faut vous enfuir. C’est le début d’une longue cavale, et c’est aussi le scénario développé par Fabcaro dans sa bande dessinée Zaï Zaï Zaï Zaï. Le personnage principal, victime de cette terrible injustice est presque l’alter ego fictif de l’auteur, c’est lui aussi un dessinateur de bandes dessinées qui s’appelle Fabien. Dès la couverture, le mot est lâché, cette aventure sera un road-movie, premier indice qui dévoile la dimension cinématographique de l’album.

Il était sur la route toute la sainte journée

La mise en page de l’album montre déjà une particularité : ici, on se situe entre le strip à la Calvin et Hobbes ou Peanuts et la BD franco-belge. En effet, chaque page raconte une petite scène, qui s’intègre plus largement à l’histoire de la cavale du personnage principal. Dès lors, les gags s’enchaînent : chaque page possède sa propre chute, toutefois cela ne dénature absolument pas l’ensemble. En fait, le récit exploite cette mise en page, en tirant sa force de ce qu’il a à la fois d’imprévisible et de prévisible. D’une case à l’autre, l’auteur s’en sert pour multiplier les cassures mais aussi par la même occasion l’étalage de la bêtise humaine et la satire des situations du quotidien.

Le dessin, entre réalisme et détachement figé, fait qu’on l’attendrait davantage au service d’une histoire plus conventionnelle. Il participe donc au décalage voulu par l’auteur : la situation paraît parfois presque réaliste, mais la page suivante nous refait tomber dans l’absurde. Finalement, personne n’est épargné par son trait sobre mais acéré : les experts en tous genres qui prennent la pose sur les plateaux télés, les journalistes qui n’ont rien à dire mais qui sont obligés de tenir l’antenne, mais également les parents perdus ne sachant pas trouver les bons mots. L’autodérision est également au rendez-vous, notamment à travers quelques commentaires bien sentis sur les « bobos » ou encore. sur les dessinateurs de BD. Cela permet à la fois à chaque lecteur de ne pas se sentir exclu ou pointé du doigt par Fabcaro, et à l’auteur de rendre son propos plus global : l’absurde n’épargne jamais aucune catégorie socio-professionnelle.

En réalité, le lecteur se retrouve face à une œuvre totalement burlesque, rappelant les plus belles heures des Monty Python et de l’humour nonsense britannique. Après tout, l’œuvre ne commence-t-elle pas lorsque le personnage principal refuse de se rendre et préfère attaquer le vigile avec un poireau ?

Chacun sa route, chacun son chemin

C’est justement cet aspect absurde qui permet à Fabcaro de ne pas provoquer uniquement le rire chez son lecteur, mais également de le pousser à s’interroger sur ce qu’il vient de lire. En effet, en distillant en filigrane ses caricatures, c’est toute une critique de la société de consommation qu’il construit en arrière-plan. Par exemple, il ne sera pas question de se moquer du contenu des interventions des experts sur les plateaux télé, vu qu’il n’y a aucun contenu : ils en sont réduits à décrire longuement chaque posture qu’ils décident de prendre et qui normalement sert à appuyer leur propos, ici inexistants.

Par ailleurs, s’il peut sembler que la cavale est une réaction excessive dans la situation présentée par Fabcaro, une sorte de prétexte pour développer certaines de ces critiques en partant d’un événement absurde, plusieurs allusions au fur et à mesure de l’album viennent nous rappeler que ce n’est pas le cas. Si l’on remplace le personnage du dessinateur de BD par celui d’un migrant, et la carte de fidélité par la carte d’identité, l’œuvre prend un aspect beaucoup plus politique. Soudainement, une des répliques d’un personnage, qui pouvait paraître totalement absurde et qui mentionnait le fait de renvoyer les dessinateurs de BD par charter prend un tout autre sens

Finalement, Fabcaro propose à son lecteur une balade faussement épique mais terriblement drôle, qui pointe du doigt sans jamais se moquer gratuitement et qui derrière ses airs purement comiques souligne astucieusement les traits les plus risibles de notre société.

Justine Ferry

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